Leportillon1
Actualité
Leportillon2
Création
Leportillon3
Esthétique
Leportillon4
Editions

Actualités culturelles

Archives actu

Derniers articles de
Philippe de Jonckheere

On est son pire ennemi

A propos de l’ennemi intime, la fiction

dimanche 28 octobre 2007, par Philippe de Jonckheere

Mais qu’allait faire Patrick Rotman dans cette galère ?

Patrick Rotman a signé un film docmentaire admirable à propos de la guerre d’Algérie et de l’escalade de la violence entre les deux camps. Ce documentaire mêlait avec brio les documents d’archives et parmi elles de nombreuses archives personnelles des conscrits enrôlés dans cette guerre civile qui ne disait pas son nom, mais aussi des entretiens avec des personnalités influentes du conflit — et le redoutable face à face avec cette vermine d’Aussarès qui refuse toujours de livrer ce qu’il sait de la mort épouvantable de Larbi Benmhidi, à la diffusion du documentaire à la télévision on regrettait déjà que le président d’alors, Chirac, ne fasse pas pression sur l’épouvantable tortionnaire pour réclamer cette vérité, il est inutile d’attendre du locataire actuel de l’Elysée, profondément hostile à la repentence, le début même d’une compréhension de l’importance de tout cela pendant qu’Aussarès est encore vivant — mais aussi des témoigagnes de simples soldats d’alors qui regardaient en face les ténèbres de leurs souvenirs de cette guerre horrible. Ce film documentaire de Patrick Rotman montrait à merveille les rouages de la surenchère violente entre les deux camps, ne prenait d’ailleurs pas parti entre les deux, son point de vue tenait davantage de l’évidence que dans les deux camps on ne trouvait que des victimes, et il n’y aurait eu que des généraux et des colonels à la retraite, et il y en eut dans les débats qui suivirent la projection de ce film, pour trouver à redire dans cette démonstration limpide : la torture, et les « corvées de bois » étaient généralisées au point de devenir un système dont nul ne fut épargné, au point qu’il serait sans doute souhaitable de parler de génocide algérien, ce sont entre 250 000 et 500 000, selon les chiffres, victimes algériennes que l’on compte à l’issue du conflit.

Ce documentaire s’intitule l’Ennemi intime.

Oui, comme le film fictionnel à propos du même thème qui est sorti au début du mois d’octobre dans les salles, et dont Patrick Rotman a co-écrit le scénario. Et là justement je ne comprends plus.

Ce film est d’une médiocrité sans nom — confiant dans les capacités de Patrick Rotman de parler justement de ce sujet avec intelligence et discernement, je me suis laissé entraîné et aussi parce que le sujet de la guerre d’Algérie a toujours eu une résonnace particulière pour moi — qui accumumle lourdement presque tous les clichés du film de guerre, un jeune officier inexpérimenté remplace un officier mort récemment et qui était évidemment très apprécié de ses hommes (voir la série américaine Tour of duty) ce jeune homme a tout du héros puisque naturellement il a refusé une affectation nettement mois dangereuse pour hériter au contraire d’une place dans l’un des pires endroits du pays (le fils de Roosevelt interprété par Henry Fonda dans Le jour le plus long). Il est secondé, cela va sans dire, par un sergent dur à cuire (le sergent d’Indigènes), un ancien de l’Indochine qui en a vu d’autres, dur comme l’acier, mais avec une fellure que naturellement nous découvrirons au fur et à mesure. Le bleu va faire ses armes et apprendre la réalité, plus complexe, du terrain et ses principes moraux vont graduellement s’émousser pour finir par devenir un parmi les tortionnaires (l’Honneur d’un capitaine), tout lecteur qu’il est, le soir, à la lueur d’une bougie, de l’écume des jours de Boris Vian. Brisé en fin de mission, il sera renvoyé vers l’arrière en permission, pendant laquelle il ne parviendra pas à rejoindre les siens et à adhérer à nouveau à la vie quotidienne insouciante des Français de la métropole (la scène finale d’un taxi pour Tobrouck), on a, bien sûr, droit au magnifique stéréotype des actualités diffusées dans un cinéma et qui, concernant l’Algérie, bien entendu, ne montrent pas le quotidien que le soldat brisé connaît désormais. Bref les ficelles de cette affaire sont en cordage pour arrimer les paquebots, c’est surjoué comme vous n’avez pas idée, Silverster Stallone dans n’importe lequel des Rambo ne ferait pas pire et les scènes de bataille sont l’occasion d’un grand concours de pyrotechnie avec force sifflement des balles (le débarquement de Il faut sauver le soldat Ryan) de mitrailleuses et largage du napalm (Apocalypse now).

C’est vrai que j’étais méfiant en allant voir ce film, tout de même un peu, je pensais à Vidal-Naquet fustigeant les fictions à propos de la Shoah et notamment cet épouvantage saga américaine Holocaust à laquelle il attribue massivement la responsabilité de l’essor du révisionisme, dans les assassins de la mémoire. Mais comme Patrick Rotman avait co-écrit le film et que j’avais été vivement impressionné par son documentaire, j’étais tout disposé à lui accorder le bénéfice du doute, d’autant qu’il avait conservé ce titre magnifique d’Ennemi intime. Mais après un tel ratage ma question est la suivante : Patrick Rotman, vous imaginez, vous, Claude Lanzman, après Shoah, co-écrire la liste de Schindler ?

Leportillon1 est l'espace Actu du Portillon.com | Webmestre : Alain François | Fondé en 2001 par Etienne Barthomeuf, Céline Guichard et Alain François | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0