Les articles

On ne peut pas enregistrer le Surnatural Orchestra







Le Surnatural Orchestra sort un nouveau disque, à l’occasion duquel il est intéressant de se poser la question de savoir s’il est possible d’enregistrer le Surnatural Orchestra, et qu’enregistre-t-on quand on enregistre le Surnatural Orchestra ? Et sans doute pour nous aider à répondre à cette question, l’orchestre avait décidé de fêter la sortie de son nouveau disque, Sans Tête, avec un immense concert au Cabaret Sauvage, concert qui, s’il était celui de la sortie du disque, ne devait pas déroger aux coutumes du Surnatural Orchestra, il y aurait des invités surprises, on jouerait plus ou moins ce qu’on avait dit mais on improviserait beaucoup, on n’aurait pas le droit de porter le même costume que la dernière fois, un des musiciens jouerait pieds nus, et quand on aurait besoin de faire patienter le public pour le numéro suivant, on laisserait le petit tromboniste faire une « logorrhée sauvage » et sortir toutes les âneries qui lui passeraient par la tête, bref un vrai concert du Surnatural Orchestra, sortie de disque ou pas.

Et cette fois-ci les invités seraient une troupe d’équilibristes, corde raide et cordes pendues depuis une potence. Et les danseurs sur le fil danseraient, apparemment en dehors de toute contingence de maintien de leur équilibre, mais au contraire presque, en suivant la musique échevelée du Surnat’.

Ce soir-là le Surnatural Orchestra était au sommet de son art, gardant une discipline de fer sur les passages les plus orchestrés joués admirablement en place, et gardant de l’énergie plus désordre à revendre pour les chorus et les passages en formations plus réduites, des solistes en grande forme, Adrien Amey toujours aussi surprenant au sopranino — et pour son aptitude à passer ensuite au soprano — Han Sen Limtung lancé dans une de ses courses endiablées sur Gamelan, composition de Baptiste Bouquin dont on regrette ce soir-là l’absence, Groumlat, le morceau de bravoure de Jeannot Salvatori et Nicolas Stephan, ici magistralement interprété par un duo d’acrobates amoureux, et plus simplement un évident bonheur à jouer ensemble, à se répondre des anches aux cuivres, fausse rixe arbitrée par la section rythmique atypique du Surnat’, deux batteurs et trois soubassophones, du costaud seulement en apparence tellement cette section rythmique est justement mouvante. Et puis cette faculté jamais démentie de prendre le public par la main et l’emmener dans des univers sonore envoûtant aux progressions lentes mais qui finissent par vous soulever de terre, la technique du Sound painting — que le Surnatural Orchestra utilise depuis ses débuts pour assurer notamment la cohésion de ses improvisations collectives — y étant sûrement pour quelque chose dans ces montées prégnantes, dont on devine au delà de la musique la gestuelle qui en accouche.

Ajoutez à cela quelques effets scéniques de bouts de ficelle, un des trombonistes apparaît au devant de la scène dans un costume dont la veste est trop grande pour lui, il en profite pour cacher sa tête dans le costume et il dirige l’orchestre : le Surnatural Orchestra dirigé par un homme sans tête !

Les concerts du Surnat’ sont si souvent de ces fêtes dont on ressort heureux, et sans doute désireux de retourner soi-même dans son atelier et de se mettre au travail, combien de fois n’ai-je pas pu attendre le lendemain d’un de leur concerts et au milieu de la nuit je reprenais les photographies que je venais de prendre de leur concert ! Cette fois-ci, on se dit qu’on a la possibilité de repartir chez soi avec une petite parcelle de ce bonheur, en achetant le disque.

Et après cette longue introduction exaltée je vais pouvoir dire tout le mal que je pense de ce disque, par ailleurs sublime.

Il est difficile de se plonger dans l’écoute de ce disque juste après le concert, tant il semble alors manquer à l’enregistrement toute la folie et le désordre qui avaient présidé au concert et qui en avait fait le charme particulièrement actif. Et les membres du Surnatural Orchestra devaient s’en douter pour avoir tenu à enregistrer la plupart des morceaux de ce double disque en concert l’année dernière à la Dynamo de Banlieues bleues. Sans doute pensaient-ils en procédant de la sorte capturer un peu de leur propre sauvagerie, mais las, je ne pense pas que ce soit un succès, cette sauvagerie, cette folie, semblent toutes les deux promptes à échapper aux microphones et au travail de production pourtant précis de ce double disque.

Alors quoi ? Sans tête, un disque raté ? Raté si son but avoué avait été d’enregistrer la démesure d’un concert et cette façon surnaturelle, vraiment, dont l’orchestre vient jouer dans le public, plutôt que devant — il n’est pas rare que le musicien qui conduit l’orchestre avec les signes du sound painting parvienne à en faire comprendre quelques bribes les plus évidentes au public, auquel on demandera de produire des bruits de fond, de conversation, des cris ou de taper des pieds et des mains — ou encore d’envouter chaque personne du public par la féérie d’une musique rieuse la plupart du temps, festive ou même dansante, seul chez soi, en écoutant le disque, on se trouverait bien sot à se trémousser comme à un concert du Surnat’.

Oui, mais. Coupé du spectacle des funambules, ou encore de l’incroyable variété des costumes, l’altiste sur des patins à roulettes du même bleu canard que son pantalon, on prête une oreille plus attentive à ce qui d’habitude s’entend moins dans un concert du Surnat’ — à l’exception des ciné-concerts durant lesquels leur effacement sous l’écran sur lequel sont projetés les deux films de la Nouvelle Babylone ou de Profondo Rosso —, la musique en elle-même, et on y découvre, finalement, un monde insoupçonné de variations, d’orchestrations et d’arrangements qui nous ferait volontiers douter de nos capacités d’écoute en concert, notamment le travail extrêmement subtil du claviétiste dans la création de nappes sonores sur lesquelles les cuivres s’appuient et finissent par créer cette ambiance pesante et surnaturelle qui est la marque de l’orchestre au delà de celle du désordre et du chahut réjouissants qui sont de tous leurs concerts.

Soudain on entend les arrangements de lignes de flûte, longtemps la flutiste du Surnatural Orchestra fut seule à lutter contre la masse des cuivres masculins de l’orchestre, elle est désormais épaulée par deux consœurs et leurs arrangements permettent bien davantage de variété dans ce registre haut. De même les percussions qui en concert font surtout office de batteur à deux têtes têtues dans le disque produisent une belle palette de sonorités et de timbres, notamment la caisse pas claire d’Antonin Leymarie, sorte de caissette en bois dans laquelle est rangée un petit foutoir d’objets contondants qui sont aléatoirement actionnés quand Antonin tape dans cette caisse. Pareillement la production de très fine qualité du disque donne à entendre les dialogues non dénués d’ironie des soubassophones. Et c’est tout un monde à découvrir, un monde plus musical dans lequel le collage — il m’aura fallu presque deux jours pour retrouver l’origine de la descente chromatique de My name is Magne comme étant un emprunt amusant à Pink Floyd, ce qui bardé de cuivres ne manque pas de sel — je déteste ce sentiment de reconnaître un air et de ne pouvoir le situer rapidement avec exactitude, retrouver le disque dont il provient, et là pendant deux jours quel énervement ! — joue une place centrale d’autant que les musiciens du Surnatural Orchestra disposent d’une pléthorique culture musicale, la vingtaine d’entre eux, jouant par ailleurs au sein d’autres formations toutes plus expérimentales les unes que les autres. De même que fanfare elle ne manque pas non plus de reprendre à son compte quelques us du genre, les polkas que l’on joue de plus en plus vite, ou encore aime-t-elle à se rappeler que les fanfares sont parfois tristes, façon carnaval de Bâle, ou tout au contraire festives et endiablées comme dans la musique klezmer.

Le double disque est augmenté d’un emballage luxueux et absolument mal commode pour le ranger avec vos autres disques, qui comprend un très évitable texte de Nicolas Flesch, le genre in vino veritas ayant lu la Grande beuverie de René Daumal à l’envers, le genre qui m’a toujours insupporté, et au contraire un petit livret de la graphiste Camille Sauvage, intitulé, Ce qui n’est pas visible n’est pas invisible, qui suit depuis toujours l’évolution du groupe en lui fournissant un accompagnement visuel jamais redondant et pourtant à l’image naturellement voisine de la folie de ce groupe tellement joyeux.