Article de Philippe de Jonckheere publié le samedi 16 février 2008.
On ne peut pas rentrer dans l’atelier de Giacometti
Les administrateurs de Beaubourg sont des voleurs. Ils sont de droite. C’est officiel. Il faut être riche pour avoir accès aux expositions de Beaubourg. C’est dix euros. Avec dix euros, vous allez partout dans le musée. Mais c’est dix euros. Si vous voulez aller voir l’exposition de Giacometti, mais que vous n’êtes pas du tout intéressé par l’exposition de Richard Rogers, ce n’est pas grave vous payez pour les deux quand même. Je hais ce petit peuple de comptables et d’aministrateurs.
Il y a quelque chose d’un peu sot, à force d’être fétichiste, dans l’exposition de l’atelier de Giacometti à Beaubourg. C’est une exposition à ne pas manquer parce qu’elle donne à voir la très belle collection des oeuvres de la fondation Giacometti, ici toutes rassemblées et que c’est là un plaisir à ne pas bouder, mais en revanche on peut se demander quelles sont les véritables ambitions de cette exposition ?
Comme son titre l’indique l’exposition entend montrer Giacometti au travail, passons. Et même mieux, d’exposer quelques unes des reliques de son atelier, notamment d’impressionnants extraits des murs de cet atelier sur lesquels, c’est vrai, on voit quelques croquis rapides, émouvants bien sûr — mais nous renseignent-ils efficacement sur l’oeuvre de Giacometti, dont on dispose par ailleurs de très nombreuses oeuvres préparatoires, notamment des dessins, et de très nombreux écrits ?, ce n’est pas certain — le tout est éclaté dans une exposition aux très vastes pièces qui feraient rapidement croire que l’atelier de Giacometti avait les dimensions de ces grands
lofts new-yorkais, ceux de
Rauschenberg ou de
Frank Stella, or l’atelier en question n’excédait pas la vingtaine de mètres carrés dans lesquels étaient entreposées toutes les oeuvres que Giacometti avait besoin de garder avec lui pour lui montrer le chemin à suivre. Ne recréant pas les conditions d’amoncellement, de désordre, et de claustrophie de l’atelier, on se demande bien ce que l’on fait là, visiteur, planté devant quelques effets de mobilier très rudimentaires ayant effectivement meublé l’atelier de Giacometti. Fétichisme que tout cela, quand ce n’est pas voyeurisme.
Puis il y a les photographies pour nous aider à pénétrer dans le mystère, et même pire un film dans lequel la caméra est placée directement dans l’axe de la peinture que Giacometti est en train de peindre, un portrait de
Jacques Dupin, et le visiteur de l’expostion de ressentir alors de comparables émotions esthétiques à celles ressenties derrière le chevalet d’un des portratistes de la place du Tertre à Montmartre et de s’extasier, « tu as vu, ça ressemble ! » Il y a même mieux encore, un film très court sur lequel on voit Giacometti sculpter, et même mieux que cela, rater une oeuvre et la détruire en arrachant la tête de cette sculpture-portrait. Et le visiteur de se demander si des fois on ne serait pas en train de lui montrer une exposition d’oeuvres que Giacometti considérait lui-même comme ratées ? Une sorte de collection étrange, comme celle de ces drôles de collectionneurs de dernières lithographies, tirages que l’on produit après avoir rayé la pierre en diagonale pour prouver qu’il ne sera plus fait de tirages de cette pierre, et le tirage d’être marqué de cette trace diagonale très disgrâcieuse, il y a vraiment un public et des collectionneurs pour ce genre de choses ? Là on n’est plus dans le fétichisme mais une forme malsaine de voyeurisme qui regarde dans une direction absolument idiote et qui lui assure par la suite de toujours se tromper dans la compréhension de l’oeuvre.
Passons sur le fait que de très nombreux plâtres exposés sont en fait ceux recouverts pour les besoins de la fabrication des moules d’une solution de préparation brunâtre, rouille, que Giacometti détestait absolument, il aimait ses sculptures dans la blancheur du plâtre ou dans les teintes sombres du bronze, mais détestait absolument ces plâtres à la couleur rouille. Est-ce que cette exposition ne serait pas en train de nous montrer les poubelles de Giacometti ? Y a-t-il des limites à ce voyeurisme idiot ?
En fait c’est dans le principe même de l’expositon sans doute que sont à chercher les raisons de son échec. Vouloir montrer Giacometti au travail. Quand le travail de Giacometti n’est finalement que cela, une oeuvre gigantesque en transformation perpetuelle, mais aussi une oeuvre qui contient encore tous les gestes qui l’ont fait naître. Lorsque l’on regarde une sculpture de Giacometti, un buste ou une sculpture en pied, ce que l’on voit absolument ce sont les deux mains du sculpteur qui deshabillent lentement leur modèle à force de lui retirer de la matière, et ce qui est retiré au visage tombe sur les épaules et les mains du sculpteur passent alors sur les épaules comme on dégraffe une bretelle de robe et poursuivent leur chemin vers le bas de la sculpture où tout cet excédent de matière finit par choir aux pieds du modèle comme ses vêtements. De même dans les peintures, notamment les portraits, où l’empattement central, celui du visage dit l’infinie opinâtreté du peintre et au contraire les lavis bâclés dans le fond que ces derniers ne sont qu’une indication d’ambiance, de lumière, dans la peinture de ce qui importait vraiment à l’artiste, la tête.
Vouloir voir davantage que cela c’est confiner au voyeurisme, à ce qui n’appartenait finalement qu’à l’artiste. C’est ranger Giacometti dans le rang de ses amis qui participent à une de ces épouvantables opérations de « portes ouvertes » dans les ateliers de la ville. Sans lui en demander la permission. Et en de telles occasions, vous avez toujours un visiteur pas très futé pour vous demander si telle oeuvre qu’il tient dans la main est à vendre, comme l’on fait au marché avec des melons, sans se rendre compte qu’il tient là soit quelque chose qui n’est ni sec ni en passe de l’être parce vous êtes encore en train de travailler dessus, soit même quelque chose que vous alliez jeter à la poubelle le lendemain, ou même sans comprendre que c’est le bout de terre que vous avez confié à votre enfant, pendant que vous travailliez dans l’atelier.
En définitive, organiser une expostion de l’atelier de Giacometti est à peine moins voyeur, et à peine plus intelligent, que de
publier une photographie de Simone de Beauvoir nue pour son centenaire. Encore une fois c’est d’époque.
Article de Philippe de Jonckheere publié le samedi 16 février 2008.