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Philippe de Jonckheere

Oubliable

A propos des oubliés de Christian Gailly

jeudi 25 janvier 2007, par Philippe de Jonckheere





Allez chez votre libraire. Achetez les Oubliés le dernier livre de Christian Gailly, arrachez les dernières pages, c’est-à-dire, pour être précis, les pages 138, 139, 140 et 141. Et vous vous serez fabriqué un honnête roman façon ready made, et débarrassé de quelques mièvreries.

Il y a chez Christian Gailly une fausse nonchallance qui trompe son monde, encore que je ne sois pas sûr qu’elle trompe encore beaucoup de lecteurs, disons que c’est devenu une élégance feutrée, qui s’applique à être discrète et qui par jeu, ou par coquetterie, cache et enfouit les noeuds et les articulations du récit. D’où la néccisté de se défaire des quatre dernières pages qui semblent avoir été écrites par un autre.

Ainsi le début des Oubliés : Il se trouve simplement que l’un des deux occupants de la voiture s’appelait Paul Schooner. Il est mort. Pas dans l’accident. On vient de le voir.

C’est-à-dire que le lecteur est déjà dans la lecture avant même d’avoir ouvert le livre. Mais de voir quoi. Patience. Et pareillement à la fin, Christian Gailly aurait pu s’arrêter à Ils ont fait beaucoup mieux. On verra ça. Dans Nuage rouge on apprend à la dernière page le nom du personnage principal, non que ce dernier ait une quelconque importance pour ficeller le récit, déjà tiré à quatre épingles, c’est davantage manière de dire que nul n’est contraint de respecter la plus stricte des chronologies et tant qu’on y est, oui, amusons-nous un peu à bousculer le récit. D’autant que le récit ne présente jamais, en apparence, un très grand mystère. Des hommes d’âge mûr recontrent des femmes, elles aussi ayant navigué, et il ne fait pas un pli en général que leur destin s’en trouvent modifiés avec cette évidence qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, même si la rencontre est, somme toute, tardive. Ainsi Simon Nardis rencontre Debby dans Un soir au club, et Albert Brighton, Suzanne Moss dans les Oubliés. Et pour dire si les choses sont dites avec infiniment de retenue, dans Un soir au club, une partie de la prédétermination de la recontre de Simon Nardis avec Debby, est en fait, sans être dite, tout entière contenue dans les noms des personnages, Nardis et Waltz for Debby étant des standards du pianiste Bill Evans, dont le jeu inspire, sans jamais être mentionné, celui de Simon Nardis. Les souterrains qui relient les noms d’Albert Brighton et de Suzanne Moos sont plus touffus, mais on les devine sans mal.

Dans les romans de Christian Gailly, les objets et les personnages sont décrits non seulement par touches successives, par notes, souvent courtes, qui décrivent une partie de leur contour ou de leur silhouette, laissant des blancs justement là où la ligne continue d’elle-même, naturellement. Pas de risque de surcharge, peut-être, au contraire, le risque sans cesse que l’édifice vienne à s’écrouler à force d’économie de précisions. D’autant que les blancs ainsi laissés jouent amplement sur l’attention du lecteur, misent sur elle, pour être complétés justement là où on ne les attendait plus.

La phrase de Christian Gailly est courte. Très rythmée, les phrases courtes mises ensemble, avec des phrases plus longues, de dire que ce sont des rythme de jazz qui sont insufflés dans ce récit ce serait dire une évidence, disons simplement qu’elle est musicale, dans les Oubliés c’est surtout un rythme plus lent de ballade, ou de valse, suivant qu’on est Simon Nardis ou Paul Cédrat. De longue ballade, de saxophone bavard et qui prend le temps de musarder, de prendre des teintes chaudes, des teintes automnales, parfois cela manque un peu de nerf, mais à la façon de Stan Getz, une note jouée plus forte, ou avec une attaque plus incisive, une simple syncope, et l’ensemble sort de la mélasse.

Et pourtant, et pourtant, sans même parler des quatre dernières pages que vraiment il ne faut pas lire, on se dit que c’est un bon livre, bon disque, que ce sont des musiciens hors pair, mais il y a une magie qui ne fait pas d’étincelle, pour tout dire la mayonnaise ne prend pas : ce sont un peu les derniers disques de Monk, ou les cabotineries d’un Lionel Hampton octogénaire, ou encore de ce disque que l’on achète à la lecture sur l’envers de la pochette, du nom des musiciens, on se dit ça va se laisser écouter, et justement, ça manque de nerf, il y a des ficelles que l’on voit arriver de loin, oh !, pas grand chose ça reste très élégant, mais parfois c’est un trait un peu appuyé, le portrait de l’ancien collègue, d’Albert Brighton, Paul Schooner, en goëllette, les histoires de chat qui deviennent les messagers du discours amoureux, on préférait de loin la détermination souterraine des personnages qui se devinent au téléphone, ou encore à l’histoire de ce ménage à trois avec Louis, dont on se demande si le seul but n’est pas juste soit de pouvoir faire quelques assonances, lui c’est Louis, ou même simplement pour donner bonne conscience au personnage de Brighton dans sa passion pour la violoncelliste, on préférera les incongruités de la vie, devoir préparer les nouilles pour des enfants qui ne savent pas encore qu’ils viennent de perdre leur père. C’est un peu toute la différence entre le disque de Gerry Mulligan avec Monk et celui avec Paul Desmond, le premier on le redécouvre à chaque nouvelle écoute, il sonne, le second, qui devrait faire un disque sublime n’a d’épaisseur que celle de sa pochette parmi toutes celles de vos autres disques, on ne l’écoute d’ailleurs jamais, c’est un disque oubliable.

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