Que dire quand un film semble emporter l’adhésion massive de tous — un film, un livre ou toute autre oeuvre — et que vous même, vous n’en compreniez pas du tout l’intérêt, tant le travail en question vous paraît tristement commun, mal ficelé et rempli de défauts rédhibitoires, et pourtant tout ce que vous lisez sur le sujet, non, décidément non, est de cet avis que c’est l’oeuvre du moment, et que c’est vraiment une pièce à ne pas manquer. Non pas d’ailleurs que cet engouement, dont je supposais déjà qu’il pouvait être factice ou tout simplement mal fondé, fût là pour moi un encouragement pour aller voir Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud.
C’est vrai cela qu’est-ce que vous pourriez retrouver à redire à un film dont on vous serine qu’il a été fait à l’ancienne, c’est-à-dire, en matière d’animation, sans ordinateur, avec des centaines de feuilles de calques et qu’ensuite tout a été retracé par de vrais traceurs, certains même partis à la retraite depuis belle lurette, et des plus jeunes qui ont appris le métier, juste pour l’occasion, bref c’est du fait main. Et cela semble tenir lieu de garantie. Toujours étonnant à mes yeux comment l’argument de la compétence technique puisse si souvent tenir lieu de caution. Et même que cela a pris deux ans de travail acharné à une petite centaine de personnes, et vous vous sentez drôlement gêné de dire, en quelques lignes, que vous trouvez cela tellement médiocre. Les personnages féminins du film sont doublés par Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni et Danielle Darrieux, Chiara Mastroianni y chante eye of the tiger, faux exprès, et vous voudriez quoi de plus ?
Alors au risque de passer pour un mauvais coucheur, voilà quelques défauts par dessus lesquels je ne suis pas parvenu à me hisser et donc me ranger à l’opinion majoritairement élogieuse concernant ce film.
Comme dans la bande dessinée, dès que le récit s’aventure en dehors de son contexte historique, il s’effiloche et perd toute épaisseur, pour devenir, oui, l’histoire d’une adolescente semblable à tant d’autres, au sein de laquelle coexistent, une hystérique, une midinette et une petite bourgeoise assez contente de pouvoir se prévaloir de la souffrance d’un peuple dont il apparaît surtout qu’elle n’en vit que les premiers abords. Le premier tiers du film, qui doit correspondre aux deux premiers tomes de la bande dessinée, est assez réussi pour décrire la révolution islamiste en Iran telle qu’elle est perçue par un enfant, mais rapidement avec l’exil en Autriche, les ficelles de la narration deviennent de plus en plus visibles, on s’éloigne de la tendresse que l’on peut avoir pour la petite fille et ses idées fausses, et au contraire, on accumule les poncifs, les Autrichiennes ont du poil aux pattes, les femmes tombent amoureuses d’hommes dont elles ont à découvrir par la suite que ces mêmes hommes, qu’elles croyaient intelligents et raffinés, sont capables de s’enfoncer dans un canapé en regardant de mauvais films à la télévision, et naturellement notre héroïne a toujours la dernière répartie en tout.
Dans le livre, les effets graphiques d’un dessin simplifié à l’extrême, enfantin — c’est dit sans dénigrement, je suis au contraire très admiratif du dessin de Satrapi dans Persepolis, mais aussi dans Broderies, moins dans Poulet aux prunes — et aux encrages généreux, notamment de très belles réussites dans les compositions des doubles pages, laissent la place, dans le film, à des fonds gris qui permettent d’atténuer le contraste trop tranché de la bande dessinées et qui, de fait, passerait mal à l’écran au point d’aveugler son spectateur, mais alors les gris obtenus en lavis deviennent rapidement décoratifs, d’autant que le fondu au noir semble être le seul effet de montage et de transition entre deux scènes auquel les monteurs de ce film se soient autorisés, ce qui, étant donné la briéveté de la plupart des scènes, finit par devenir visuellement très lassant. On est évidemment très éloigné de l’effet hypnotique des mêmes fondus au noir, très lents, de tous les plans des Fleurs de Schangaï de Hou-Hsio-Hsien.
Le dessin de Satrapi, en bandes dessinées, n’est pas soumis à la perspective, c’est un effet graphique très efficace en bande dessinée, mais qui n’a pas choisi d’être repris dans le film, ce qui aboutit à une banalisation et un lissage des dessins très préjudiciable, on comprend bien comment cet ajout de profondeur des décors a aidé les animateurs à inscrire les scènes de mouvement dans l’espace, mais on regrette justement beaucoup que ces mouvements n’aient pas été traités plus à plat, ce qui aurait davantage surpris, aurait augmenté les effets de distanciation en s’appuyant sur une irréalité bidimensionnelle, laquelle aurait sans doute été plus engageante du spectateur et certainement plus surprenante graphiquement.
La musique du film subit un traitement hollywoodien pas très intelligent, elle reste beaucoup cantonée, canons du genre obligent, à l’illustration sonore, le soulignement, l’installation d’ambiances. Et les effets de contraste donc, avec le bruit occidental sont naturellement très attendus. Est-ce que c’est si drôle que cela qu’une pré-adolescente iranienne écoute du Iron Maiden, que ce soit là sa seule fenêtre sur l’Occident, après avoir longtemps été soumise aux Bee Gees ? L’humour dans Persepolis n’ayant jamais peur de recourir à la pesanteur de quelques gags bien appuyés.
En bref rien ne différencie ce film de n’importe quel autre film — je veux parler de ce qui sort en salles toutes les semaines et qui rejoint très rarement l’histoire du cinéma — une narration très linéaire, on comprend mal pourquoi tant d’efforts ont été commis pour réaliser ce film d’animation « à l’ancienne » quand son image est léchée dans ses moindres détails, les mouvement de caméras étant codés de façon téllement stéréotypée, effets de zooms, travellings, finissent par aplatir l’image à force de lui vouloir faire trop dire, le dessin rudimentaire de la bande dessinée laissant la place à des images bien plus contrôlées et lissées. C’est tout de même bien dommage qu’une oeuvre originale, je parle des deux premiers tômes de Persepolis, puisse être considérée, par son auteur même, que comme le vulgaire story board d’un film médiocre. Ce qui, pour l’erreur de jugement que cela représente, tendrait à expliquer comment, par ailleurs, les bandes dessinées de Satrapi s’essouflent beaucoup depuis le deuxième tome de Perspolis.