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Persistence rétinienne

A propos de l’exposition de l’enfer de la BNF

dimanche 20 janvier 2008, par Philippe de Jonckheere



A l’exposition de l’enfer de la BNF, je suis d’abord un peu déçu par la succession des vitrines, dans lesquelles on retrouve ces très beaux objets que sont des livres anciens ouverts sur des passages qui partagent tous d’être les plus osés de ces livres, et qui leur aura tous valu, un jour ou l’autre, d’être écartés dans l’enfer des bibliothèques, déception, sans doute parce que je ne conçois pas de fétichisme a priori pour des éditions originales ou même des autographes fussent ils du Marquis de Sade ou encore de Diderot écrivant la Religieuse, je suis bien davantage ému par mes manuscrits, vers la fin de l’exposition, de Georges Bataille ou de Pierre Guyotat, et de lire, notamment chez Bataille, et ses très nombreuses ratures, comme il a été périlleux de dire au plus juste les contours de certaines scènes de Madame Edwarda par exemple. Donc, je trouverais rapidement antispectaculaire la succession des vitrines de ces très beaux livres et parfois même de ces manuscrits, même quand ces livres sont également ouverts sur des illustrations, qui certes ne me laissent pas toutes de marbre, comme j’aime le dessin de ces femmes aux fortes cuisses, et aux hanches épanouies, non, tout ceci me ferait presque regretter d’être venu voir cette exposition, quand enfin je finis par découvrir les parties plus visuelles de l’exposition.

Et ce n’est pas seulement parce que je suis une personne plus facilement chatouillée par le côté visuel des choses, cela joue, c’est certain, mais à vrai dire n’étant pas naturellement enclin, dans ma sexualité, aux pratiques de groupe, dans le nombre des visiteurs de cette exposition, j’ai tout de même du repentir à me laisser aller tout à fait à ma curiosité et éventuellement à ma stimulation — je serais plutôt du genre à préférer acheter le catalogue pour une consultation plus privée — mais ce n’est pas là mon étonnement, ni même ma joie.

Non, ce qui est commun à toutes ces petites gravures, ces photographies en général à l’éclairage très médiocre, à ses dessins ou encore à quelques-uns de ces flip books et autres images animées, c’est cette admirable ingénuosité à dévoiler au regard ce qu’il recherche, l’image de la luxure, et que c’est précisément dans ce dévoilement que se cachent des trésors d’imagination, de formes de livres, de faux livres reliés pleine peau et qui dans une bibliothèque pour le regard du non-connaisseur désignerait un ouvrage nécessairement poussièreux et ennuyeux, mais pour l’amateur, au contraire c’est l’endroit idéal pour garantir des regards indiscrets une magnifique collections de vues stéréoscopiques de Bellocq, ou encore ces albums anglais aux pages jouant sur la transparence partielle des calques et derrière des scènes de genre éculées, en transparence donc on découvre des scènes d’un autre genre. Un stromboscope dont on active soit même la manivelle s’amuse des mouvements de piston d’un chibre de belle allure entrant et sortant d’une vulve admirablement poilue, l’image de production de cette impression de mouvement étant bien plus émouvante que ce qui est effectivement représenté. Dans un livre d’illustration, que de personnes voyeuses, et quelques curés bien sûr, écoutent aux portes ou épient au travers de trous de serrure, ce que le lecteur peut ensuite dévoiler en tournant ces petites portes de papier, ou de fait, il pourra voir quelques scènes salaces. Les jeux doubles de gravures, celles convenables de scènes passablement érotisées, et la même gravure pour l’amateur qui révélera à la vue des poils pubiens, ou encore la même scène, décor et pause, et deux instants de l’accouplement, l’avant et l’après. A noter aussi que dans l’érostisme japonais ce ne sont que ces parties, généralement voilées dans les représentations occidentales, au contraire du reste du corps qui est très dénudé, qui sont en fait épaissement vêtues par des kimonos aux motifs luxuriants, dans ces gravures japonaises l’obsénité est bien davantage dans le dévoilement que dans le luxe de détails des plis de la vulve ou des rides des phallus.

La photographie est inventée depuis quelques années seulement, Baudelaire devise gentiment de sa laideur et les photographes se posent justement la question de savoir quels seront leurs sujets, et ils mettront longtemps à se départir de ce que la painture reprentait depuis déjà fort longtemps, mais les pornographes lui trouvent très rapidement une utilité et photographient l’acte, ou encore la femme dans ce qu’elle fascine nécessairement le regard de l’amateur. Les vues stéréoscopiques sont inventées, dans les salons on s’émerveille du relief de photographies d’architecture, tandis que les amateurs se délectent, eux, de l’intangible volume sur des images, le cinéma, les flip books, les stromboscopes, chaque nouvelle technique est immédiatement reprise par les pornographes qui trouvent promptement dans ces nouvelles images l’occasion de fasciner davantage le regard — il est à remarquer que cette rapidité des pornographes à se saisir si rapidement de chaque nouveau medium est encore d’actualité, qu’on pense notamment à la naissance de la vidéo au milieu des années 70, qui dopera ce qui était déjà devenu une industrie, de même les pornographes furent les premiers à se saisir du CD-ROM et ils ne furent pas non plus les derniers à investir le champ internet, au point, d’être les seuls ou presque survivants de la bulle financière internet en 2000, sans doute parce qu’eux savaient clairement ranger d’un côté ce qui relevait du contenu qui pouvait demeurer gratuit et au contraire garder jalousement le contenu qui se vendrait âprement, je reste convaincu que les pornographes seront les premiers à trouver des applications à un appareil qui reste à inventer et qui permettrait d’enregistrer des sensations cérébrales et à les rejouer à l’aide d’un lecteur branché sur le cerveau, ou à tout autre appareil qui permettrait d’enregister ses rêves et les rejouer.

En revanche ce que l’exposition rappelle en creux, c’est que la féérie et la fascination des dévoilements furent grandement aidées par la pressante censure, qui en s’évertuant à dérober sans cesse l’objet des convoitises les a rendues d’autant plus désirables d’une part mais aussi parce qu’elle contraignait les auteurs de ces écrits et de ces images à de belles inventions pour détourner l’attention de la censure — qu’on pense par exemple au pseudonyme de Georges Bataille pour l’Histoire de l’oeil, Lord Auch, admirablement jeu de mot, qui voulait dire, in fine, Dieu aux chiottes — et que c’est souvent dans ces mouvements de contournement que se tiennent les plus belles perversités — lesquelles font sans doute cruellement défaut aux pornographes contemporains n’ayant pas à craindre d’être licencieux, et alors ce qu’ils ont à offrir finit par obéir à des classifications rigides et sans mystères, gros seins, grosses fesses, fellations, sodomies, orgies, éjaculations, etc…

J’ai plaisir à retrouver le soir dans la lecture de Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, cet extrait : « J’aimais coller mes yeux au stéréoscope qui transformait deux plates photographies en une scène à trois dimensions, ou voir tourner dans le kinétoscope une bande d’images immobiles dont la rotation engendrait le galop d’un cheval. On me donna des espèces d’albums qu’on animait d’un simple coup de pouce : la petite fille figée sur des feuilles se mettait à sauter, le boxeur à boxer. Jeux d’ombre, projections lumineuses : ce qui m’intéressait dans tous les mirages optiques, c’est qu’ils se composaient et se recomposaient sous mes yeux. »

Et repensant à cette fascination de l’apparition des images, je me suis souvenu qu’un jour Robert Heinecken m’avait fait ce drôle de cadeau que de m’offrir une pellicule non développée telle que certains sex shops des années 50 — jusque dans les années 70 me certifia-t-il — vendaient aux amateurs éclairés, en quelques sortes, et qui devaient avant de pouvoir jouir des images les développer, puis en faire les tirages. Il avait lui-même beaucoup utilisé certaines de ces images pour certains de ses travaux. J’avais le lendemain, au comble de l’excitation développé cette pellicule, malheureusement cette dernière était tout à fait périmée et je n’obtins que des images très passées, mais dont rien de la nature ne m’échappait lorsque dans la chambre noire, j’ai extrait les films de leur bobine au jour, en revanche je ne suis parvenu à en faire le moindre tirage. Lorsque j’appris à Robert que les images n’étaient pas très disctinctes, il s’excusa sincérement et je comprends aujourd’hui qu’il était déçu de ne pas avoir pu m’offrir cette révélation d’images.

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