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Petit conte moral des temps modernes

A propos d’Autant la mer de François Matton



Petit livre qui ne paye pas de mine, format à l’italienne, strip de trois dessins par page — à quelques exceptions près — une ligne de texte manuscrit par dessin et l’histoire d’un homme qui avait un projet. C’est tout ?

Oui, c’est tout.

Et c’est tout aussi. Tant Autant la mer de François Matton tient du petit conte moral des temps modernes et dans son élégance simple, celle d’un dessin qui fonctionne principalement à l’économie, grandement aidée par la justesse d’un trait très sûr, jamais souligné, dans lequel, sans fard, le conte suit les mouvements incertains de cet homme qui avait un bateau dans la tête, et qui entreprend de construire son voilier donc, dans l’espoir fou de traverser les mers sur le frêle esquif en solitaire.

Oui, mais voilà. L’homme réalise bien vite qu’il a tout à apprendre pour ce projet, dont il n’a pas ancitipé que c’est le projet de toute une vie et qui va demander de lui bien plus qu’il n’était sans doute prêt à consentir au départ. Et chacun se reconnaîtra dans les habiles manoeuvres du personnage à la recherche de raccourcis, certains qui fonctionnent, joies éphémères, et d’autres qui au contraire égarent et font reculer, désespérance durable, et de ce fait chacun rira de lui-même reconnaissant dans le parcours sinueux de paresseux moderne ses propres pentes. La morale du conte revenant assez simplement à dire que les joies ne sont jamais longues quand elles sont pauvrement obtenues, ou encore qu’en dehors du travail pas de bonheur, que les journées de paresse ont souvent un goût amer au contraire de celles laborieuses qui trouvent leur récompense dans une juste fatigue et le contentement de la tâche accomplie.

Cela serait déjà bien suffisant pour faire de cette lecture un livre tout à fait lisible, François Matton ajoute au fond une forme qui tournoie autour du projet même de son personnage. Il faut d’abord dire que le dessin, chez François Matton, est une manière de deuxième écriture manuscrite, né avec l’oreille absolu des dessinateurs, un sens inné des proportions, qui lui permet de poser en un nombre très limité de traits — un trait gommé et le dessin s’avachit, je pense comparablement au jeu de piano de John Lewis, une note en moins et l’édifice s’effondre — le dessin, mais cela ne suffit pas, à force d’un travail d’ascète, le dessin devient donc une graphie, avec laquelle François Matton parcourt d’ailleurs son quotidien. Une telle « facilité » — même durement acquise — pourrait sans doute encourager à la paresse dans le trait, à laquelle d’ailleurs le graphiste se laisse parfois aller, un dessin ne contient que deux ronds de fumée, le jour suivant, il s’astreint à dessiner méticuleusement tout le désordre de la cabine d’un bateau abandonné, comme un encouragement personnel à se reprendre en main, oscillant avec son personnage entre la volonté de faire les choses de façon approfondie et au contraire des attitudes de dilettante.

Ainsi les dessins épousent par intermittence les états d’âme du personnage, et le livre devient pour son auteur le bateau de son personnage.

Pour parfaire cette narration en images et en texte qui se superposent par endroits, dans son humeur, avec les tribulations du personnage, image et textes se parlent sans jamais dire la même chose, la narration étant le subtil mélange de ces deux canaux telle une stéréophonie particulièrement bien équilibrée. Tempérée par un humour à la fois grinçant et empathique.

Le personnage d’Autant la mer par sa touchante humanité acquiert de page en page l’épaisseur d’un Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi de Georges Perec, un homme qui investit et engloutit tout une vie dans un projet téméraire, à l’issue très incertaine, c’est même l’échec en demi-teinte de ce projet qui nous pousse à l’indulgence à leur égard, parce qu’ils sont terriblement nous-même.