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Premières considérations à propos de la photographie numérique

Je suis venu tardivement à la photographie numérique. J’ai acheté un scanner en 2000 et j’ai mis très longtemps à comprendre comment faire certaines choses sous le logiciel de retouche d’images, telles que la superposition de deux images ou simplement le collage de deux images côte à côte. D’ailleurs la difficulté des manipulations qui permettaient de le faire me parassait souvent telle, insurmontable, qu’il est arrivé plus d’une fois que je finisse par éteindre l’ordinateur que je prenne les quelques négatifs des images sur lesquelles je voulais travailler et de descendre au labo, et là de réaliser par quelque bricolage, ce que j’ai depuis appris à faire en quelques clics, et, le fruit de cet artisanal bricolage, sec, le lendemain matin, de le scanner pour passer à l’étape suivante. Tout ceci n’est pas très glorieux mais dit assez bien l’approche récalcitrante que j’ai pu faire du traitement numérique de l’image. Comparablement quand j’ai commencé à construire les pages de mon site, les notions de mises en page me parassaient tellement retorses , qu’il m’est arrivé souvent de fabriquer des images sous le logiciel de retouche d’images, que je maîtrisais un petit mieux, qui englobaient les espaces vierges autour des images auxquels je ne parvenais pas à donner corps en html, pour les insérer tels quels dans mes pages, textes inclus dans l’image. Dire donc que mon apprentissage de toute nouveauté numérique n’est jamais ni rapide ni linéaire. Depuis peu, j’ai finalement acquis un appareil photo numérique. L’apprentissage des fonctions les plus élémentaires de cette petite machine de poche m’a coûté une soirée complète, mais j’étais cependant rassuré que les connaisances qui avaient été durement acquises au cours des quinze dernières années en matière de photographie argentique ne seraient pas un trop encombrant bagage, au contraire.

Avant cette acquisition coûteuse, je comprends seulement maintenant comment les cinq dernières années j’ai pû acheté du matériel photographique argentique à très vil prix , je pensais que d’utiliser un appareil photo numérique allait surtout me permettre d’enjamber quelques étapes de fabrication d’images, c’est à dire non seulement celles qui permettent de produire une image argentique mais aussi toutes les opérations qui permettent de numériser cette image argentique pour qu’elle soit ensuite d’une part manipulable et surtout associable à d’autres et finalement publiée en ligne sur le site. Et je n’en demandais pas davantage à ce petit appareil, dont le prix était tout de même prohibitif. Après un mois d’une utilisation qui est devenue de plus en plus compulsive du petit appareil, je constate que mes idées s’agissant de la photographie et de sa pratique ont connu une formidable et saine évolution. Conscient que dans le changement, surtout ceux rapides, on ne garde pas toujours trace et des étapes antérieures et des choix qui ont prévalu à ce qui devient habitude, je me dis qu’il ne serait peut-être pas inutile de noter toutes ces différences, avant que je ne perde tout à fait le souvenir de ce que furent en quelque sorte mes convictions de photographe. Non pas d’ailleurs que je trouve que le fait d’être photographe m’autorise davantage qu’à un autre à de telles réflexions. Je dis ici de suite que je suis ravi que la photographie numérique mette à la portée de tous cette belle invention qu’est la photographie et qu’elle ne soit plus justement la chasse gardée des photographes auxquels on peut surement être reconnaissants qu’ils aient appauvri le genre : j’ai par exemple beaucoup plus d’émotion à aller chaque soir voir la photographie de minuit de Catherine de Trogoff qu’à des pans entiers de l’histoire de la photographie qui encombrent surement ses musées.

Commençons par ce qui m’amuse. Je suis de fait très amusé de pouvoir directement travailler sur mes images et d’emblée noircir ou éclaircir les fonds de certaines d’entre elles, gommer poussières et pellicules qui constellent les épaules de mes autoportraits, et puis maquiller à l’aide du tampon de clonage autant d’éléments qui sont entrés contre ma vigilance dans le cadre de mes photographies. Je suis médusé que confiant cet enthousiasme à un proche ce dernier se soit écrié :« mais alors tu triches ? ». Ce à quoi je n’ai pas manqué de rétorquer que j’avais toujours triché, j’avais toujours beaucoup maquillé mes tirages, je les avais fréquemment repris au ferricyanure de potassium, pour éclaircir celles des plages de l’image que j’avais enterrées au tirage, et que pareillement j’avais si souvent utilisé toutes sorte de masques et de découpes dans ces images qu’il y avait bien longtemps que j’avais oublié cette attache que beaucoup aiment faire peser comme une responsabilité sur la photographie, celle qui soit disant la relie avec la réalité : à ce petit jeu je me suis souvent demandé quelle était le plus approchant de la réalité des deux angles d’attaque suivants, celui qui consiste à confier un leica à un reporter de renom et de l’expédier à l’hôpital psychiatrique de San Clemente et celui qui aurait consisté, au contraire, à confier un appareil jetable __ ne poussons pas trop loin le bouchon, il ne s’agit pas de mettre un appareil coûtux entre toutes les mains non plus __ à un des patients de ce même hôpital, quelle photographie pour quelle réalité ? Alors si faire développer un film inversible dans une chimie prévue pour le négatif couleur de telle sorte que les couleurs soient aléatoirement saturées, c’est tricher, je suis un tricheur. Si recadrer une image pour produire des « faux-formats », c’est tricher, je suis un tricheur et si basculer les plans avant et arrière de ma chambre pour créer des plans de netteté qui ne soient plus verticaux, c’est tricher, alors je suis un tricheur. D’ailleurs il est stupéfiant d’entendre souvent qu’avec la photographie numérique, nous courons un risque de plus en plus grand d’être abreuvé d’images fausses, aurgument raisonnable de penser que plus la manipulation est aisée et plus elle est sera utilisée. Il y aurait fort à dire et à ergoter sur cette croyance naïve, il me parait plus juste au contraire de penser que la manipulation des images photographiques avançait jusqu’alors masquée, la profession de retoucheur photo a toujours existé conjointement à celle de photographe. Disons simplement que s’il est couramment admis que la manipulation des images photographiques est généralisée, il devient alors raisonnable de penser que toutes les images photographiques sont fausses, et de juger alors ce qu’elles resprésentent sous une tout autre lumière.

Ce qui d’emblée modifie les choses, c’est le fait que l’on peut littéralement prendre autant de photos que l’on veut. Et cela s’entend d’autant de façons que l’on veut. Rien n’est plus tout à fait imphotographiable, dans le sens où il n’est plus fatidique d’avoir peur de gâcher de la pellicule, je peux donc très facilement prendre en photo la pile de vaisselle qui m’attend non qu’un tel sujet jusqu’alors se dérobait à moi ou ne se prêtait pas suffisamment à se faire prendre en photo, mais sa banalité a priori n’aurait tout de même pas joué en sa faveur. Et quand bien même j’aurais voulu faire de la banalité mon sujet, il n’est pas certain que je me serai à ce point approché de mon sujet jusqu’à traquer cette dernière banalité dans des retranchements aussi éloignés que celui d’un empilement de vaisselle, et même si j’avais eu assez de culot pour proposer des photographies de vaisselle sale, combien d’audace me serait restée pour attaquer des photographies de mon aspirateur. Et en fin de compte après l’aspirateur, nul doute que j’aurais fini par me dire alors que tout étant à ce point photographiable, même l’imphotographiable, les ressources financières qu’il aurait fallu déployer pour tutoyer le tout-photographiable aurait justement contribué à le rendre inatteignable. En 1998, j’ai acheté sur le marché de Gournay-en-Bray une grosse briquette de savon de Marseille, le côté cubique de l’objet et ses différentes gravures sur ses six faces m’ont tout de suite donné envie d’en faire quelque chose. Je pensais sur le champ qu’il faudrait en fait photographier ce savon tous les jours et d’en filmer, en quelque sorte, l’usure, et que de fait notre utilisation familiale de ce savon le ferait fondre jusqu’à ce qu’il devienne quelques miettes de savon. Mes habitudes photographiques argentiques d’alors me firent tout de suite envisager de réaliser cette série d’images de savon au 6X6, format qui naturellement épouserait la forme cubique de départ du savon, alternative pratique par ailleurs puisque ce projet monopoliserait seulement un dos de film et non un appareil complet. Mais avant de me mettre au travail je compris vite, un rapide calcul mental, que rien ne s’opposait naturellement à la réalisation de ce projet si ce n’est le coût rébarbatif des nombreux rouleaux de films 120 que ce projet allait nécessiter. En rentrant à mon atelier, le gros cube de savon à la main je me dis que c’était dommage parce que j’avais trouvé un bon titre pour cette série « Soap opera ». Quand je reçus mon appareil photo numérique d’une vente par correspondance, l’une des premières photographies que je pris fut une photo de mon gros cube de savon de Marseille.

Avec la photographie numérique il est pratiquement possible de prendre autant de photos que l’on veut. Lorsque j’étais l’étudiant de Barbara Crane, un jour elle m’a demandé, elle était exaspérée, je crois, de me voir reproduire sans cesse les mêmes recettes (notamment cramer les premiers plans flous au flash), de faire une boîte entière de plans films à la chambre sans regarder sur le verre dépoli, et préférablement la chambre tenue à bout de bras plutôt que posée sur un trépied. L’idée pédagogique principale derrière cette exhortation curieuse était de me libérer de quelques carcans nés de l’habitude en matière de composition, en cela l’exercice fonctionna (non pas que les images produites ce jour là fussent extraordinaires) et au delà puisqu’il m’habitua, un peu, à négliger les coûts impliqués par de telles façons de procéder, en somme cette méthode partageait avec la psychanalyse que, coûtant, elle poussait à se mettre à table plus rapidement. Aussi motivé que je fûs cependant de retenir la leçon, ce que coûte la photographie argentique dans sa réalisation est souvent venu troubler certains projets photographiques. Par exemple il ne m’a jamais été donné de poursuivre, en argentique cette idée saugrenue qui consistait à se prendre en photo tous les jours et de chasser de la sorte le passage du temps sur mon visage. J’ai repris cette chimère du jour où je me suis muni d’un appareil photo numérique, et je l’ai d’ailleurs augmentée, puisqu’à cet autoportrait quotidien qui le dispute au photomaton, j’y ajoute d’autres images qui signalent en quelque sorte mon entourage justement sous l’éclairage partagé des jours qui s’accumulent et du temps qui passe. Cette fois-ci les limites qui sont celles du medium sont tellement vastes que je puisse m’en satisfaire. Penser cependant à installer un disque dur qui tienne la route et bricoler de nouvelles étagères pour recevoir des rangées et des rangées de CDs de sauvegardes.

L’immédiateté du procédé rend possible de travailler l’image. L’immédiateté du procédé n’est pas tout à fait neuve. Avant cela il y avait le polaroid (qui pour un prix prohibitif permettait de voir un peu ce que l’on prenait en photo et éventuellement de modifier certains paramètres de la prise de vue et de s’y reprendre somme toute à plusieurs fois). D’ailleurs il ne s’agissait pas de photographie instantanée comme le voulait l’expression désignant le polaroid puisque dans le meilleur des cas il fallait attendre deux minutes au moins pour être fixé au figuré comme au photographique. Dans le cas de l’appareil photo numérique, l’immédiateté est pleine, on voit tout de suite ce que l’on fait. On peut donc, tout à loisir, corriger ses erreurs (mise au point défaillante , flou, cadrage deséquilibré, exposition empirique) ou au contraire les accepter ou même les accentuer ( mise au point défaillante , flou, cadrage deséquilibré, exposition empirique). On peut enfin travailler son image sans que ce soit là un labeur qui ressemblerait en tout point à la décourageante corvée de nettoyer les ecuries d’Augias, comparaison choisie à desseim, tant l’appareil photographique argentique est lourd et salissant.

Se greffant à la profusion, l’image numérique a pour elle aussi une immédiateté qui couplée à son tour à la diffusion sur le réseau donne une dimension nouvelle au medium, à ce qu’il permet. Je me souviens par exemple d’un soir où je mettais en ligne une image que je venais littéralement de prendre et que j’insérais dans le bloc-notes du désordre. Il était bientôt minuit quand celle-ci fut effectivement en ligne accompagnée d’un texte et puis plus tard dans la nuit, avant d’éteindre enfin le bouzingue, et d’aller dormir, l’envie d’aller voir les statistiques d’accès au site, ce qui rarement me soucie, chaque fois que cette lubie m’agite, je suis obligé de me rappeler du chemin qu’il faut emprunter dans la toile pour y parvenir, et de voir que cette photographie avait déjà été vue par un petit quart de douzaine de personnes, très peu de temps en somme après qu’elle fût prise. Et quand bien même cette image représentant brouillons, notes et manuel d’utilisation de l’appareil de même qu’une tasse de thé, épars sur ma table de travail, quand bien même cette photographie de ce petit vrac donc, ne tint en elle aucune urgence, elle me permit, cette fois involontairement presque, de montrer à d’autres ce qui venait juste d’être photographié et je me fis alors cette réflexion qu’un jour sans doute il serait intéressant de penser à ce qui justement pourrait s’offrir au regard des autres en peu de délai et comment cette immédiateté aurait un sens plus prégnant, en tout état de cause, que dans le cas de cette photographie d’un bout de la table de mon bureau, tel qu’il fut justement quand je projetais d’une part de le photographier mais surtout de donner à voir les choses telles qu’elles furent une demi-heure à peine avant qu’elles ne fussent représentées et publiées. Je suppose bien sûr que ce soit là pour beaucoup de l’ordre des préoccupations anciennes puisque cela fait déjà quelques années que les webcams sont vendues dans le commerce et je m’amuse qu’à cette lenteur de pensée j’ai tout à envier des marchand du sexe qui eux savent comme personne asservir toute nouvelle technologie de la représentation à leur dessein mercantile, ainsi les premières photographies d’amateur datent véritablement des tout débuts de la photographie, de même que le cinéma pornographique des débuts de l’image animée, qu’ainsi aussi à la fin des années 70, la vidéo fut saisie par la fabrique pornographique, qui alors portait tout d’un coup bien ce nom d’« industrie », puisque la facilité de production de ces images lassives engendra la profusion, de même c’est dans un magazine pornographique que je pris connaissance pour la première fois au début des années 90 de ce qu’était un CD-ROM, et dès que j’eus accès (au travail) à internet en 1995, je pus constater que les ressources littéraires ou artistiques du net se développaient beaucoup moins vite à l’époque que les sites pornographiques où rarement je vis de ces petits fichiers image animés représentant un ouvrirer sur un chantier avec la mention que le site était en construction, à l’époque tout le monde voulait y être sans bien savoir ce qui y était justement. Alors quand les wecams sont apparues était-il vraiment surprenant que ce furent les sites pornos qui les premiers ou presque se saisirent de l’artifact pour rendre immédiat ce qui justement se déroulait et se produisait donc sous le petit oeil, faible optique, caméras au design ridicule, et ainsi l’excitation, sans doute, des amateurs se vit décuplée de cette immédiateté, c’est de ce surcroit d’excitation qu’il faudrait se servir. On m’a un jour prêté un appareil de fax avec lequel ma première idée fut d’envoyer un message de fax à mes amis Halley et Mouli à Chicago, à la réflexion, eux plutôt que d’autres, parce que je crois qu’ils étaient les seules personnes que je connaisse qui eûssent un fax, je dessinai sur une feuille libre un croquis réaliste de la machine de fax qu’on venait de me prêter, titrait mon dessin, French fax, Paris et la date, nous étions en 1993, on ne rit pas. La réponse de Mouli tomba dans la soirée, il avait scanné mon fax et aussi la photographie de sa machine de fax tel qu’il apparassait sur la couverture de son mode d’emploi et avait bricolé un collage qui donnait à voir son appareil de fax recevant mon message de fax. Je pris un polaroid de ce fax qui s’imprimait à sa réception avec une lenteur qu’on ne tolerérait plus aujourd’hui de quoi que ce soit, de quel équipement que ce soit, collai le polaroid sur une feuille, puis renvoyai un nouveau fax, il était cinq heures du matin quand je finis par inscrire sur une feuille de papier : je n’ai plus de polaroids, ce à quoi Mouli répondit, va t’acheter un scanner, il était surtout temps pour moi de m’habiller et d’aller au travail, peureux que cette nuit blanche ait un effet néfaste sur la fatigue de cette journée au travail qui s’annonçait, il n’en fut rien, j’étais sous l’emprise d’une excitation hors de propos, nous étions en 1993, je le rappele, la journée durant, de ce sentiment de barrière géographique qui tombait, et d’abolition relative du temps, oui je m’emporte facilement quand je finis par comprendre quelque chose.

J’ai acheté mon tout premier appareil polaroid en 1990. A l’époque aux Etats-Unis Polaroid avait ouvert un concours dans lequel il était possible de gagner des paquets de films gratuits, l’objectif du concours était alors de leur envoyer une image ou l’autre faite au polaroid accompagnée d’un texte qui expliquait combien l’utilisation du polaroid en pareil cas pouvait se montrer utile, comme il peut par exemple être utile de se servir d’un appareil polaroid pour des prises de note visuelle. Ces idées étaient ensuite réemployées par Polaroid, qui gardait les meilleures d’entre elles, pour les joindre à leur manuel d’utilisation de leurs différents appareils, j’étais fou de joie lorsque je reçus un jour un courrier de Polaroid m’indiquant que mon idée qui consistait à prendre en photo les différentes étapes du démontage d’une pièce défaillante d’un moteur de voiture, pour savoir comment les remonter la réparation faite, sorte de cailloux de petit poucet pour s’y retrouver dans toute cette cacophonie mécanique, que cette idée donc avait été retenue, c’était d ’autant plus étonnant que je puisse avoir une pareille idée quand on sait ma très grande inaptitude à faire quoi que ce soit devant un capot de voiture ouvert, à mon plus grand regret cependant la photographie qui accompagnerait comme illustration, dans les manuels d’utilisation, de cette idée ne serait pas celle du capot fréquemment ouvert de ma Volvo et des outils épars dont j’avais agrémenté la vue du moteur pour donner l’illusion qu’un démontage complexe y prenait place quand, si je me souviens bien, mon ami Richard, conducteur de taxi et voisin, qui régulièrement avec une patience inouie se penchait sur le ventre de cette voiture dont le démarrage fut toujours problématique, Richard donc avait simplement réamorcé la pompe à fuel en comprimant plusieurs fois de suite la petite poire idoine jusqu’à son durcissement optimal, aucun des outils donc, élégamment répartis aux quatre coins du moteur n’avait servi, cette photo donc, ne serait pas utilisée, comme ce n’était jamais le cas pour ces idées charmantes des consommateurs de Polaroid et de leurs photographies malhabiles, mais une photographie dont eux-mêmes prendraient le soin de la réalisation, en photographe, j’étais chagriné que ma photo ne fût pas retenue, en revanche, le carton de films que je reçus peu de temps après lava sans mal ce chagrin passager. Et je m’employais régulièrement à phosphorer sur le sujet, à vrai dire j’y passais des heures à ce seul dessein d’obtenir de ces petis cartons que je recevais par la poste et qui renfermaient quelques boîtes de films vierges, trésors tombés du ciel tant j’aimais le polaroid et tant c’était un support qui n’était pas bon marché à une époque où mes revenus ne furent jamais aussi faibles. Dans le même ordre d’idées, Polaroid s’engageait à rembourser vos photos ratées pourvu que vous joigniez pour chaque photo ratée une note expliquant pourquoi vous trouviez la photo ratée, cette note était visiblement destinée à dérouter tout un chacun d’abuser du système, dans mon cas cette clause était au contraire un véritable déclencheur de textes à propos de photographies ratées, un sujet sur lequel je me montrais particulièrement dissert, je ne sais pas si mes explications étaient lues in extenso, j’en doute tout de même un peu, en tout cas la règle du jeu était respectée par Polaroid et entre ma façon d’obtenir la matière première dans un premier temps avec le concours d’idées et le recyclage méticuleux de tous mes polaroids ratés, je parvenais bon an mal an à faire du polaroid à l’oeil ou presque. Et c’était là chose vitale pour moi à l’époque parce que le Polaroid était alors ma seule méthode de travail qui servait surtout à prendre des notes et notamment des notes visuelles, d’installations sommaires et d’écrire des pages et des pages de descriptifs que j’envoyais ensuite à droite et à gauche espérant que telle ou telle galerie s’intéresse à ces liasses de notes émaillées de polaroids pour se décider à financer des installations dont il me faut reconnaître aujourd’hui que certaines étaient tout de même démesurées, ainsi j’ai retrouvé récemment les croquis en perspective de l’une d’elle qui était un gigantesque labyrinthe dont les murs auraient été construits avec des piles et des piles de journaux quotidiens, je me souviens même d’un matin où j’avais revêtu un costume pour me rendre à un rendez-vous avec je ne sais quel directeur du Chicago Tribune pour discuter de la possibilité pour eux de me livrer, gratuitement s’entend, des mois et des mois d’invendus pour dresser les parois de ce labyrinthe symbolique, dont il me souvient que le minotaure était une créature de mon cru fabriquée à partir du portrait de Bush père et d’un téléviseur affublé de cornes et tout à l’avenant, là encore je me demande ce qu’a bien pû penser ce directeur de je ne sais plus quoi au Chicago Tribune de cet énergumène français et chevelu qui lui demandait son aide pour tourner en dérision la presse écrite en général. On était jeune et on ne se refaisait pas. Non ce qui n’existait pas en cette époque bénite d’une jeunesse énervée, c’était la photographie numérique qui alors m’aurait permis sans doute de donner davantage de crédibilté à ces projets dont j’aurais pû au moins soigner la présentation des descriptifs plutôt que ces tapuscrits d’une machine qui fonctionnait tant bien mal que bien et que je maculais de ratures et de croquis dans les marges, et c’était avec de tels brouillons que je démarchais les galeries de Chicago pour les inciter à la dépense pour des installations plus que chimériques et brouillonnes donc, on ne rit pas. Depuis l’acquisition récente donc de cet appreil numérique qui m’aurait sauvé de bien d’embarras de jeunesse, je prends de nombreuses notes, ainsi on trouve, par exemple, dans l’arborescence de mon disque dur à l’emplacement phil/images/numérique/notes/divers/inclassable/en_attente un fichier un peu esseulé et dont le classement aussi profondément enfoui dans les sous couches de cette aborescence dit sans mal d’une part ma difficulté à en faire quoi que ce soit et d’autre part combien il sera difficile de faire gravir à ce fichier les différents étages de ce classement, fichier dont tout porte à croire qu’il ne rejaillira pas de sitôt sur mon bureau, pourtant constellé d’élements à l’utilité souvent discutable, ce fichier contient l’image, je décris de mémoire, de l’extrêmité d’un cordon de modem qui sort du sac de mon ordinateur portable et de sa rencontre sans suite d’avec un stylo-bille de marque Bic au corps transparent, et dans le fond de cette photographie par ailleurs floue de ce qu’elle représente on devine les fenêtres closes de mon bureau au travail. Cette image n’appartient à aucune série d’autres images si ce n’est celle de mes images numériques, prises de notes visuelles diverses, inclassables et en attente de je ne sais quoi, et pourtant je garde la conviction que cette image quelconque tient en elle la promesse de ce que peut-être plus tard je m’intéresserai à faire en matière de photographie, pour le moment la greffe ne prend pas et cette photographie me fait l’effet d’un corps étranger que l’on a cloisonné, comme en quarantaine des autres corps, les autres éléments qui remplissent, régulièrement jusqu’à sa capacité maximale, les octets octroyés de mon disque dur, et qui sont autant de photographies dont le classement ne pose aucune difficulté tant elles sont souvent la répétition outrancière de recettes trouvées il y a déjà quelques temps, et c’est là une honnête autocritique. C’est sans doute dans ce cloisonnement trop étanche que sont empêchées les solutions de survie de cette image, peut-être devrais-je la classer au hasard dans d’autres rubriques mieux balisées et sans doute serais-je surpris de son à propos dès lors que je classe cette image dans le voisinage d’autres dont je vais finir par me lasser si je ne fais rien pour les contaminer avec cette chose informe et inclassable. Dont acte, elle figure désormais dans le Bloc-notes.

Et pour le moment je dirais que c’est à peu près tout, si ce n’est tout de même, et c’est un soulagement, que nombre des apprentissages que j’avais pû faire de la photographie argentique se montrent d’une utilité aidante s’agissant de prendre des photographies numériques, d’ailleurs c’est avec satisfaction que recevant cet appareil par correspondance, je m’aperçus que nombre de ses options étaient en fait des transpositions de couples célèbres de la photographie optique et argentique, ainsi la vitesse d’opturation et le diaphragme, le diaphragme et la profondeur de champ, la sensibilité et la vitesse, la température de couleur (il y aurait aussi à dire de ces réglages ingénieux qui permettent de faire toute une série de photographies en extérieur par temps couvert et puis de rentrer, nouveau réglage et l’ambiance lumineuse du dedans dans l’éclairage au tungstène ne dépare pas d’avec les photographies prises dehors la minute d’avant, ainsi des photographies prises dans des conditions de lumière sans comparaison connaissent des voisinages fluides rendant possible leur rapprochement et par là même leur association : de nouvelles images peuvent voir le jour). Mais au delà de ces pécadilles techniques, rien ne dispense le photographe numérique de la lecture de la Chambre claire de Roland Barthes ou encore de De la photographie de Susan Sontag, dans l’expérience de la photographie numérique est toujours contenue celle du temps et des caprices de la lumière. Comparable bond en avant s’est déjà produit dans l’histoire de la photographie, lorsqu’en 1907 les frères Lumières découvrent le procédé autochrome qui redonne à la lumière des couleurs, il faudra cependant attendre le milieu des années 1960 pour voir les premières véritables photographies couleur, celles de William Eggleston. Attendons encore quelques temps pour qu’il soit effectivement question de photographie numérique, gageons cependant que la compréhension de ce qui s’offre sera cette fois plus rapide puisque le défrichement dorénavant ne sera plus seulement l’affaire des photographes.

La semaine prochaine dans une autre causerie il serait sans doute plaisant que j’aborde alors la question de ce qu’il advient de la photographie argentique lorsque l’on y revient après avoir fourbi ses armes avec la disposition plus légère de l’appareil numérique et dire ce qu’il se passe vraiment sous l’épaisseur du drap noir, le dos cassé en deux, rivé au verre dépoli de la chambre posée massive sur son trépied, le sujet qui marche la tête en bas, quand par le truchement d’une exposition longue, on donne effectivement à la lumière le temps d’entrer en douceur et de travailler le plan-film, et cette sensation physique presque de sentir cette caresse lumineuse pour soi-même, le photographe, ou encore de sentir dans la main le tremblement de terre, la secousse, du lourd rideau de l’appreil 6X6, chausse-trappe précise qui se referme sur la lumière soudain prisonnière, autant de sensations chéries dont force est d’admettre que les maigres couinements éléctroniques de l’appareil numérique et l’affichage de l’image au travers d’un écran LCD bardé d’inscriptions techniques, ne font pas de dignes remplaçants. Ce n’est tout bonnement pas comparable et c’est justement ce qui ressort de ces comparaisons qui n’en sont pas, autant faire une étude comparative des codes génétiques du chat et du chien. Je me souviens aussi d’une série de photographies que j’avais construite et dont les images étaient produites par agrandissement au travers de masques découpés dans du carton, destinés à donner à mes images des formes qui ne fussent plus rectangulaires et tandis que j’étais fort affairé à ce rudimantaire bricolage je m’étais dit que surement sous Photoshop (je viens de le vérifier, à l’époque en 1997, la version 4.0 de Photoshop venait de sortir) ce qui ne venait pas tout seul, aussi bien dans les découpes grossières des gabarits de carton au cutter que dans les manipulations du margeur affublé de ces masques scotchés sur les lames du margeur, ce qui était si laborieux donc, sous l’éclairage spartiate des lampes de sodium, serait sans doute un jeu d’enfant sous Photoshop. En revanche, je ne crois pas que Photoshop aurait , même en s’y employant, laissé voir les coutures de cette fabrique simple d’images, ces petites fuites de lumière dans les découpes, pour lesquelles je continue, en photographe, de nourrir un peu de fétichisme.