Ils sont quatre saxophonistes, un ténor, deux altos et un soprano, pour jouer Propagations, le dernier disque de Jean-Luc Guionnet. D’ailleurs les indications sur la pochette du disque sont suffisamment peu nombreuses et pas très précises pour qu’il soit justement impossible de dire de qui est la musique, sans doute pas de Guionnet seul. Qu’importe — je donne malgré tout les noms des quatre saxophonistes, Marc Baron (alto), Bertrand Denzler (ténor), Jean-Luc Guionnet (alto) et Stéphane Rives (soprano).
Ayant récemment découvert un disque de Wade Mathews, également saxophoniste, voilà que je découvre ce quatuor de saxophonistes, Wade Mathews et cette formation ayant en commun de très peu utiliser leur saxophones pour produire des notes, disons des notes comme on en attend d’un saxophone, ce qui est mal dire, disons les notes qu’il est prévu qu’un saxophone produise pourvu que l’on y souffle en pinçant l’anche avec adresse et justesse. A vrai dire tous les souffles que ces musiciens s’évertuent à produire dans leurs saxophones seraient plutôt la collection de toutes les notes produites par des saxophonistes maladroits, si ce n’est débutants, et vous auriez tort alors de penser que c’est un tintamarre de tous les diables que l’on trouve sur ce disque, c’est tout le contraire, une musique patiemment assemblée, dans laquelle il semble que les saxophonistes courrent de bout en bout le risque de rompre tout à fait le charme de leur musique en produisant justement des notes identifiables pour faire partie de la gamme. Car ils soufflent, toutes clefs fermées, ou encore ils tapotent les clefs suffisamment fort pour que l’ouate n’amortisse pas tout à fait ces tapotements qui deviennent alors percussion, d’ailleurs, les parties sans clef des instruments servent également pour quelques sonorités percussives, c’est un voyage merveilleux d’inventivité que celui de la musique de Propagations pas tant pour la performance de produire une telle variété de sonorités inattendues mais pour la clarté des compositions.
C’est une musique faite de l’écoute des quatre musiciens entre eux qui ne cessent d’une extrêmité à l’autre de prendre le relais des uns et des autres, de propager, oui, le titre est finalement une indication fiable, un souffle quasi continu, d’autres fois hâché, mais qui ne heurte pas cette continuité. Cette constance a tantôt des effets hypnotiques, d’autres fois joue gentiment sur les nerfs auditifs de l’auditeur, jamais avec violence ni excès, juste le temps de se poser de temps en temps la question de ce qui est audible dans la dissonance. De même la composition générale de ce disque est terriblement exigeante de son auditeur, ne serait-ce que pour prendre quelques répères dans une musique essentiellement continue et qui donc ne repose pas sur la succession de notes. Ce n’est pas non plus une musique bruitiste et dans laquelle pareillement l’auditeur pourrait prendre quelques repères en reconnaissant certaines sonorités pour avoir été produites avec tel ou tel bruit. Il s’agit davantage d’une manière de Pentecôte pendant laquelle les musiciens parlent des langues musicales différentes mais pour lesquels aucun d’entre eux n’a le besoin d’un interprète, chacun trouvant dans une langue qu’il ne parlait pas l’instant d’avant des manières de répondre, en pleine compréhension, aux autres musiciens qui eux-mêmes parlent dans des langues neuves.
Aussi abstraite que puisse être cette musique, elle produit cependant sur son auditeur des sensations physiques fortes, pas seulement dans ces quelques moments de stridence, mais aussi dans ces claquements de clefs très amplifiés que l’on peut recevoir en écoutant cette musique suffisamment fort et avec assez d’attention en en concevant une manière de choc plein d’une dose légère d’adrénaline. C’est à ce sujet une musique également éxigeante pour les conditions de son audition, il est préférable d’avoir le calme autout de soi, et même, dans une certaine mesure, un silence exempt de tous les petits bruits de la vie moderne, qui seront autant de parasites qui viendront la mettre en danger.
L’exigence de cette musique vient aussi qu’elle suppose la plus grande concentration de la part de celui qui l’écoute, tant elle est sur certains passages faites de très peu de choses et que la tension qui est créée entre deux sonorités très distantes dans le temps, s’affaisse tout à fait si d’aventure l’écoute se fait moins attentive.
Au prix de toutes ces exigences l’auditeur connaîtra une expérience de spatialité rare, à la fois distendue ou au contraire ramassée sur elle-même en une grande tension, dimensions sans cesse changeantes tels des changements d’échelle dans une représentation de l’espace, à certains endroits le vide sidéral et ses longues plages vacentes, à d’autres la rencontre de sphères très denses qui contiennent en fait des mondes bien plus grands qu’elles.
Par manque de culture musicale, je peine à me figurer les origines d’une telle musique, elle m’apparaît à certains endroits marquée par des expériences similaires de continuité non narrative et faite de sonorités davantage que de notes d’un Karlheinz Stockhausen et donc la rythmique aurait été très adoucie. Autant dire que cela n’a pas grand chose à entendre avec autre chose.
Il est par ailleurs recommandé d’écouter ce disque sous un ciel sans cesse changeant de mars, variations de lumière et d’intensité des notes produites pouvant admirablement aller de concert.
Sur la pochette du disque une peinture d’Eric Loillieux qui m’aura fait cadeau de ce disque, comme un passage nécessaire à la compréhension de sa peinture ou était-ce que ce fut le spectacle concentré de ses dernières peintures qui m’ait donné les clefs d’une écoute rendue possible de cette musique admirable ? En tout cas je vois dans l’univers de ces musiciens, comme dans celui de la peinture de Loillieux, une écoute attentive des essentialités de notre existence sans le filtre du bruit contemporain.