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Révélations dans le noir

A propos de BW de Lydie Salvayre



Un homme est dans le noir et il se révèle. Non, il n’est pas photograhe. Il est éditeur, ou tout du moins il l’était, et il vient de se faire opérer des yeux. Et son récit n’est peut-être pas tout à fait le sien, il est celui que sa compagne, écrivain, Lydie Salvayre, veut bien nous en donner. Il est étonnant de lire à quel point l’avertissement de tous ces travestissements possibles ou avérés nous est clairement donné et comment on lit le livre, sans jamais douter que telles furent les paroles de celui qui s’est livré, dans l’obscurité, dont on se demande s’il n’est pas en train d’écrire son propre livre, en employant un écrivain comme une manière de nègre — éventualité d’autant plus crédible que, lui-même, est-ce lui ?, est-ce l’auteur du livre ?, prétend avoir eu une carrière courte de nègre — et si tel est le cas, quelle peut-être encore la partie fictive dans un récit dont certains points paraissent tout de même vérifiables.

L’homme s’appelle BW. On sait tous comment il s’appelle sans doute, d’autant qu’en deux ou trois endroits du texte, des pistes semblables à Albertine appelant le narrateur Marcel dans la Recherche, nous le confirment, mais nous le confirment-elles vraiment ?, puisque, par exemple, le nom de famille est révélé une seule fois avec une mauvaise orthographe, une mauvaise initiale. V. et non W. et que ce sera justement le lieu d’un mensonge, BW faisant croire à une tante que ce V. dont il est question dans le journal, c’est lui, W, et que ce sont les gens du journal qui ont du se tromper. Mais voilà, des signaux, il y en a, il y en a même de très nombreux, à toutes les pages presque, au point que les formules, telles que « dit-il », « prétend-il », « assure-t-il », sont autant de feux de signalement dans un parcours tortueux, ce qui ne cesse de faire s’interroger le lecteur, est-ce là une histoire véritable que l’on essaye de faire passer pour fausse ?, dans le but, sans doute, de lui donner davantage d’une véracité perverse, ou est-ce qu’au contraire, mais, est-ce le contraire ?, une histoire fausse, une fiction, que l’on tente de faire passer pour véritable ?, dans le but, sans doute, de lui donner une épaisseur, qui, si elle est factice, n’en est pas moins efficace ? Le lecteur attentif est même tenté par une certaine forme de comptabilité qui consisterait à ranger les différents éléments de cette existence, fictive ou réelle donc, en deux colonnes distinctes, l’une pour ce qui est vraisemblable et l’autre pour ce qui l’est moins et que l’on soupçonne d’être inventé, inventaire rendu rapidement impossible par le fait même qu’il faille, à chaque instant, se poser la question, quand on flaire la fable, de savoir qui ment, l’auteur ou le personnage ?, et est-ce un personnage, plutôt qu’une personne ?

Sans compter que chaque argument présente des facettes et des niveaux de lecture qui ne sont pas les mêmes pour tout lecteur. Par exemple un lecteur germano-pratin, une personne du milieu de l’édition, par ailleurs décrit sans complaisance, mais nous allons y revenir, sera plus correctement équipée pour juger de la véracité de certaines des données de ce livre, par exemple est-ce que BW a été représentant pour Gallimard au Liban ou a-t-il effectivement occupé une position haute chez Christian Bourgois, ses amis Pierre Guyotat ou Pierre Michon, si ce sont ses amis, se retrouveront-ils dans ces quelques éclats de leur relation avec BW ? On peut même imaginer que tout ce petit monde est complice. Et toujours la même question lancinante, lassante à force de ne pouvoir trouver de réponse satisfaisante, qui ment ?, Lydie Salvayre ou B.W. ? Mais aussi bien tout lecteur qui ne connaît pas le monde l’édition française, mais qui serait assez opiniâtre pour cela, pourrait entamer des recherches dans les archives de la presse sportive et locale pour savoir si effectivement BW a été le coureur de demi-fond que ce récit en fait ?

Et à vrai dire si l’on pose de côté la question de la vraisemblance, de la fiction, ou du témoignage, il nous reste un récit pas moins labyrinthique qui contient au delà même des questions de fiction, ou non, toutes les chances de nous égarer parce que ses buts ne se présentent pas non plus sur des frontières franches, on n’est pas ici dans l’épaisseur du trait, ni même d’un seul trait. Le récit qui se présente donc comme une biographie à géométrie singulière, est à la fois biographique donc, mémoires, dialogue amoureux, par ailleurs plein d’humour — cinquante euros si tu parviens à placer deux fois le mot prolepse dans ton livre, pari tenu — testament, et plaidoirie pour ne citer que ses formes les plus évidentes. D’ailleurs on pourrait croire qu’en deux cents pages seulement, cette imbrication de formes ou de genres, n’ait pas la densité voulue, qu’elle ne tienne pas toutes les promesses rapidement faites, peut-être trop rapidement, en début de livre. Mais en fait non, la densité est là, elle tient aux détails bien souvent, comme de se souvenir que dans telle camionnette en Turquie, la radio, au début des années soixante dix jouait Black night de Deep Purple et que BW y a trouvé une certaine corrélation d’avec sa situation (black night is a long way from home), ces choses-là, on peut effectivement, dans toute leur futilité, s’en souvenir toute une vie, intactes, mais aussi aux élipses, tout un pays au travers duquel BW a voyagé et séjourné, balayé d’un seul geste, qui signifie que oui, on pourrait tout raconter, mais justement cela, l’exhaustivité, n’a pas d’intérêt.

L’imbrication des motifs et des modes de narration vient aussi de fait qu’une ponctuation sèche et une mise en page sans aucun effet décoratif, des sauts de paragraphe tout juste marqués, contribuent à ne jamais tout à fait clarifier cette situation de savoir qui parle ? et qui écrit ? et encore qui parle à qui et qui écrit pour qui ? Par exemple deux registres très différents peuvent se croiser, ainsi dans un passage qui ressemble à une plaidoirie ou encore à une prophétie, s’agissant du milieu de l’édition française donné pour moribond et vermoulu, peuvent se mêler quelques fragments de conversation amoureuse, d’admiration réciproque des époux, le tout compliqué encore par l’un qui trouve en avoir trop dit et l’autre se demandant si elle ne devrait pas extrapoler et dire ce davantage qui est tu, mais qu’elle sait, forcément, et d’ailleurs est-ce qu’elle ne se rend pas coupables en d’autres endroits de ces extrapolations ?

Sans compter que l’une des ambitions du livre ressemble fort à une tentative de rachat, le récit d’ailleurs ne précise pas qui en est le plus à l’origine, on sent malgré tout une volonté commune, l’un expliquant la portée de son geste d’abandonner le métier d’éditeur, l’autre en s’efforçant d’ancrer le geste dans des raisons anciennes et un tempérament entier, comme si une manière d’excuse était recherchée pour rendre le geste de partir moins radical, plus acceptable. Et dans le fait même que le livre soit publié quand bien même il n’est pas tendre, loin s’en faut, avec le milieu de l’édition, on prendrait presque espoir que les recommandations de BW permettent de freiner ou même d’annuler ses prédications, dont on mesure cependant l’acuité. Pour cela aussi le livre sort de ses propres limites de livre, puisqu’il dit de l’intérieur même de l’objet final de l’édition, le mal dont souffre l’édition.

Et pour cela aussi, on en revient, au delà même de la part du vraisembable, ou pas, qu’il est impossible de faire un partage net dans cette virtuosité entre ce qui est de la création de Lydie Salvayre ou de ce qui relève de la biographie de BW et de son talent pour le livre. C’est à cet endroit précis que le texte dépasse en débordant, gentiment, les limites mêmes du livre. Et sont-ils si nombreux les livres qui se jouent de limites mêmes de l’objet-livre ?

Pour finir, les personnes personnages de ce livre deviennent pas endroit tellement palpables que l’on finit, lecteur, qui ne connait pas ces deux personnes, par concevoir une manière de tendresse à leur endroit, cela tient à des détails, dont il importe peu de déterminer la véracité, comme ce petit mot de BW laissé sous la tarte dans le réfrigérateur et dont il sait qu’en pleine nuit, LS ne laissera rien : aurais-tu ma chérie, la mansuétude de me laisser les miettes ? point de fusion imprévisible du récit et qui n’est pas sans me rappeler, pareillement, l’attachement que l’on peut consentir pour le narrateur de la Recherche, attachement entièrement fabriqué à l’attention du lecteur et qui tient à peu de chose, comme l’évocation du motif décoratif du papier peint de la chambre de Balbec et que l’on retrouve en deux endroits distincts de la Recherche, comme soi-même on retrouverait une chambre dans une maison, après quelques années d’absence.

Ce qui ramène, nécessairement le lecteur à se poser, une dernière fois, la question de la vraisemblance, et même du caractère avéré, de ce qui est dit dans BW, cette histoire de stigmates sur le corps de BW, faut-il la croire vraiment, et ce faisant avec cette symbolique chargée de foi ? Et Lydie Salvayre a l’élégance de laisser apparents ses doutes de savoir s’il fallait, ou non, en parler dans son livre, maintenant le mystère de son livre à un point presque incandescent.