Pour celui qui ne sait faire qu’une seule chose à la fois, au point, c’est donc mon cas, de regarder de l’eau quand elle chauffe, en attendant son point d’ébullition, le talent des membres de la Quincaille est immense, qui leur permet non seulement de jouer une musique très cuivrée, sorte de petite fanfare, d’harmonie aux accents klezmer, mais aussi de faire les pitres, on devrait dire, être des clowns, drôles, je parle de leur dernier spectacle, le Plasmoniac Tour.
Ils sont donc cinq, quatre instruments à vent, baryton, qui parfois joue de l’alto, frêle clarinettiste, qui vole son instrument à un baryton un peu enveloppé, un joueur de tuba, qui joue aussi du saxophone ténor, un tromboniste et trompettiste et un batteur. Tous les cinq s’appelle Roger, comme on pourrait imaginer la confusion dans une quincaillerie dans laquelle tous les vendeurs s’appelleraient Roger — toute ressemblance avec le magasin Brico Dr(e)am dans Bancs Publics de Bruno Polyadès est fortuite, les Rogers de la Quincaille étaient là bien avant.
Tout dans cette quincaille est destiné à partir à vau-l’eau, c’est un peu une question de distribution des rôles, Roger boit, — et il est assez remarquable dans ses numéros de « la clarinette a bu mais pas moi », façon Tom Waits dans the piano has been drinking but not me — Roger laisse tout tomber dès que c’est l’heure du tiercé à Vincennes, Roger est pyromane, Roger se refait régulièrement la banane gominée au peigne fin devant le miroir de son armoire, et le Roger en chef domine assez mal ses troupes, malgré ses airs sévères et sa forte carrure.
Et puis il y a l’armoire, personnage à part entière que cet élément du décor aux multiples entrées et sorties, qui sans cesse par sa grande provision permet de relancer le récit de cette quincaillerie où tout part de guingois, et dans laquelle on ne joue pas droit. Élément scénographique central qui permet au récit de se développer, aux personnages de changer de costume, d’accéder à de nouveaux accessoires ou encore de servir de tiroirs sans fond pour quelques pantalonnades qu’on espère nécessairement d’un spectacle burlesque.
Côté scénographique d’ailleurs, on est saisi par la progression du spectacle qui commence dans le dénuement de la scène sur laquelle seule l’armoire trône en son centre, scène qui finit par se peupler pour devenir un véritable capharnaüm en portant les stigmates accumulés de scènes de plus en plus délirantes, les Rogers devenant une danseuse du lac des cygnes, un homme de Cromagnon à la barbe bleue, un gros bourdon menaçant et un punk qui joue du saxophone à Covent Garden, le tout dans un univers foutraque, quincaillerie qui a explosé depuis longtemps, laissant ses Roger devenir qui ils sont vraiment sous leur blouse bleue pétrole. On pense à tous ces scènes de catastrophe au cinéma, le pâtissier qui se prend les pieds dans le tapis en apportant une pièce montée aux mariés, le décor est impeccable jusqu’au début de l’enchainement de chutes et de bris qui démoliront le décor, lequel pour une nouvelle prise devra être patiemment remonté pour être à nouveau démoli.
Musiciens très accomplis qui font feu de tout bois, comme de jouer un air de ballet classique sur une flute de pan formée de flasques d’alcool plus ou moins pleines, ou batteur qui joue du froissement et du défroissement de son journal, qui devient par la suite, déchiré en lambeaux de très efficaces ballets. Recyclages ingénieux.
Moqueries également d’une société qui pour vendre de la poudre à récurer tente de la gonfler en produit miracle et tel le crapaud qui voulait être bœuf, finit par exploser, téléviseur qui vole en éclat, gingles publicitaires qui se délitent, discours qui se vident de sens. Tout ceci est caché sous une très épaisse couche de gags en avalanches, avec, c’est vrai, quelques défauts de timings dans les enchaînements, mais rien de rédhibitoire, au contraire presque, tant on assiste sur scène à la vraie magie du spectacle de rue, élastiques, bouts de ficelle, beaucoup d’intelligence et de la générosité à revendre. Finesse aussi de n’avoir pas poussé trop en avant cette critique sous-jacente, et au contraire d’avoir gardé la place de choix pour le burlesque toujours efficace, même si attendu, mais imparable, du saxophoniste baryton, bon quintal, qui papillonne en tutu, comme un rat d’opéra obèse.
Quant à l’enchainement des péripéties final, il laisse le spectateur à cours de souffle et épuisé d’avoir tant ri. Ne croyez pas trop ces vendeurs à la criée à propos des miracles de leur poudre, en revanche les éclats de rire sont garantis sur facture.