Je m’obnubile sur des choses, parfois…
Je regardais cette affichette défraîchie, de l’autre côté de la rue, sur l’arrondi du Kiosque. Une publicité pour une collection de livres d’histoire proposée par Le Figaro, qui tente donc de vendre encore une collection comme je pensais qu’on en faisait plus, de ce genre de pseudo-encyclopédie qui fleurissait lorsque j’étais enfant, de celle qui s’évertue à remplir les bibliothèques et vider les portes-monnaies d’amateur se payant ainsi un simulacre d’érudition. De ce genre de série de livres qu’on ouvre à peine, qu’on ne lira jamais, heureusement (au vu de l’immense contribution à la culture universelle !), et qu’on finira par oublier, heureusement, avant même d’acquérir l’intégralité de la série.
Pour ce que j’en voyais, de loin, elle offrait à gauche une reproduction pâle d’une petite toile verticale représentant Napoléon debout, absolument signal, comme lui-même, et sur la droite un semblant de questionnaire ou le lecteur complice devait choisir entre « Waterloo », « Austerlitz » et « Montparnasse ».
Le Figaro nous incitait donc à identifier le motif de l’image, tout en provoquant une complicité tacite entre gens suffisamment éduqués pour ne pas choisir la case, quand même, de « Montparnasse ». Le passant était gentiment invité à se moquer d’une hypothétique figure d’abruti à qui les trois noms n’évoqueraient rien d’autre que des stations de métro parisien. Humour balourd qui s’ajoute à la ringardise de la proposition commerciale.
Cette affiche à vocation performative triait donc le regardeur en trois catégories :
l’abruti profond, le gars du peuple quoi, qui ne lit sûrement pas Le Figaro, passé rapidement dans les mains de l’école publiques, évidement Haha, et qui n’a aucun souvenir de cours d’Histoire,
l’abruti commun, un médiocre échappant pourtant à la première confusion, encore un de l’école publique, mais ne se souvenant plus, dans ses quelques souvenirs scolaires confus, ce qui distingue les deux batailles célèbres, défaite ou victoire ?
et la dernière catégorie, le gentil lecteur pouvant laisser libre cours à sa jubilation d’appartenir à l’élite de la nation, fier de son statut d’honnête homme érudit d’histoire tout autant que lecteur du Figaro…
Je regardais cette image dont seule l’encre bleue résistait encore à l’action du soleil. Et je me suis dit qu’il manquait une « case à cocher » à ce questionnaire, la case de la véritable réponse : « propagande ».
En effet, me refusant à rentrer dans l’une des trois catégories d’humain déterminé par l’affiche, comme d’ailleurs je suppose la plupart de mes contemporains n’ayant rien à faire des catégories mentales des gens du Figaro, je me souvenais parfaitement du rapport qu’entretenait Napoléon avec la peinture. Et s’il n’est pas l’inventeur de la propagande, loin de là, il en est l’un des utilisateurs les plus avisés…
Et je lisais donc la proposition de lecture de cette peinture comme une immense naïveté, ou plutôt l’indice de cette lecture positive si particulière à une catégorie de gens, justement, qui prennent l’Art pour ce qu’il a bien voulu se faire prendre longtemps, et dans ce cas, qui accepte toujours le message du chef pour lui-même, c’est-à-dire le discours comme un fait. Un fait autant irréductible qu’il est établi ici par l’autorité double du chef, représenté, et du style de la peinture, le rassurant réalisme (dans son acception commune et non historique).
Ainsi, m’extrayant prestement de la « clientèle » de cette image promotionnelle, j’adoptais une quatrième voie de lecture qui me semblait la bonne et la seule faisant autorité : ce qu’on devait lire de cette image, c’est ce qu’elle représentait au premier chef, la propagande ! Toute autre lecture étant secondaire.
Ma lecture n’était que renforcée par le personnage de Napoléon, par les noms de bataille, par le style d’un réalisme commun. Du moins, pour ce que j’en voyais vu de l’autre côté de cette petite rue.
Donc, je m’amusais en imaginant pouvoir substituer « propagande » en place de « Montparnasse », ce gag méprisant. Et je m’amusais encore en brodant une analyse de cette idéologie affichée qui faisait prendre des vessies pour des lanternes (le signifiant pour le signifié) à ces « gens-là », de la niaiserie des amateurs d’Histoire « au premier degré », de l’usage naïf de peinture sans véritable connaissance de la sémiologie de l’image, et j’y voyais même une possibilité d’en tirer des conclusions universelles sur l’esprit réactionnaire, cet état particulier de l’esprit qui demande un aveuglement volontaire sans faille, pour n’accepter de l’Histoire que le chapelet des récits sans ombres.
J’y voyais, me semblait-il, un besoin maladif de s’en remettre à l’autorité, et dans ce cas précis, à un dispositif complexe d’autorité se légitimant l’une l’autre…
J’allais même jusqu’à penser qu’on pourrait tirer de cette affiche un petit cours d’initiation à l’histoire de l’Art du XXe siècle. Il suffit pour comprendre le cheminement de ma logique de confronter la prétention historique de cette publicité à la réponse ironique de Magritte avec son « ceci n’est pas une pipe », pour rester dans des choses assez vieilles pour être accepté de notre clientèle imaginaire. Et l’on peut ainsi évoquer l’urgence qu’ont ressenti les artistes du début de XXe siècle, ce qu’ils voulaient dire et redire et reredire, fatigué qu’ils étaient d’entendre et de lire des bêtises sur la nature de la peinture…
Je pensais encore à tout ça en rentrant chez moi. Mais comme il m’arrive souvent, au beau milieu de mon amusement, je sentais que quelque chose clochait. Tout ça était trop facile. Je n’avais qu’entre aperçus une reproduction délavée d’une peinture banale, et quelque chose me chagrinait. Le style peut-être ?
Comme j’envisageais de noter ici mes petites réflexions bien senties, je me devais de vérifier deux trois choses…
Une rapide enquête me fit découvrir le nom de l’artiste, Ernest Crofts. Et là, rien ne colle. Le peintre est Anglais, plutôt de la 2e partie du XIXe, mort en 1911, et donc mon histoire de propagande tombe à plat. Et je ravale du même coup mon sourire entendu.
Ce n’est pas un contemporain. Ce n’est pas le style… Ni la motivation… Je n’avais décidément pas les moyens de pérorer.
Alors, l’image évoque bien la bataille de Waterloo. On y voit Napoléon avant la bataille, n’en connaissant donc pas l’issue, mais pourtant déjà renfrogné, devant un feu de bois, face à nous. Derrière lui, quelques-uns de ses officiers semblent vouloir profiter de la chaleur du feu. Le tableau est structuré par la diagonale de la fumée qui monte à gauche, créant du même coup la profondeur d’une scène assez plate.
Je découvre vite deux reproductions de la toile sur le Web, l’une verticale, et l’autre horizontale présentant une scène plus complète… On pourrait imaginer un indélicat recadrage, mais en confrontant les deux, on voit immédiatement qu’elles ne se superposent pas. Pourtant, les officiers derrière Napoléon font les mêmes gestes, mais sur l’horizontale ils sont plus loin de l’Empereur… Cette autre toile est datée de 1887. On y voit une ferme modeste à droite, une table de campagne (militaire) au premier plan avec des cartes d’états-majors, et les personnages et chevaux de la gauche du tableau sont aussi différents.
Je me fous bien de ce que veut nous raconter cette toile, l’imminence du fiasco, l’intériorité de l’empereur, sa solitude… tout ça est lourd et grossier, sans intérêt. De la mauvaise BD.
Et brusquement, je comprends… Dans la rue, j’ai involontairement fait partie de l’un des « quatre » types d’abrutis, et non trois, qui pouvaient poser le regard sur cette pub… J’ai fait partit de la catégorie non inscrite sur l’affiche de ceux qui refusent les lectures proposées pour en substituer une autre, tout aussi convenue, tout aussi attendue, d’un autre contexte culturel que le joyeux monde du Figaro, celui, s’imaginant infiniment loin de la réaction, de ce qu’on pourrait appeler la « culture de l’image », qui a ses propres codes et ses propres idées reçues aussi… Oui, ses propres « prêts-à-penser » qui invitent à la morgue facile de celui qui sait dans un monde d’ignorant !`
Parce que maintenant, je sais la véritable nature de cette image, et je me sens bête de ne pas l’avoir correctement lu.
Cette peinture n’a pas comme finalité d’être une œuvre d’art, pas plus qu’elle n’est une image de propagande pour un régime autoritaire, elle n’est même pas une « peinture d’histoire » au sens possiblement « noble » (?) de la chose… Non, cette image est un simple produit commercial. Rien d’autre.
Ernest Crofts, peintre de bataille, illustre à la chaine des anecdotes pour répondre au mieux à la demande d’une nombreuse clientèle de nostalgiques fascinées par le personnage de l’Empereur légendaire.
Voilà, la proposition commerciale du Figaro n’en sort pas racheté, et reste autant méprisable que ringarde, et même encore plus ridicule de jouer sérieusement à l’Histoire avec le gros H, de se payer d’érudition d’une certaine façon, avec un objet qui n’est pas plus que n’importe quel vulgaire « souvenir touristique » toc et kitsch. Que ce soit une peinture plutôt qu’un cendrier en coquillage ne change rien à la véritable nature de l’objet, du point de vu de sa motivation comme de sa finalité.
Mais moi, suis-je plus avisé que les suffisants qui ont produit cette affichette ? Suis-je plus malin, avec mon accès d’ironie tout aussi convenu ?