Dans le cinéma de fiction, un personnage est rarement dans la gêne pour trouver une place de parking, ou encore c’est extrêmement rare qu’il ne parvienne pas à fermer une portière en la claquant du premier coup — à l’exception notable près des films de John Cassavetes qui parfois provoquait de ces petits accrocs de la vie de tous les jours, tandis qu’une scène était filmée, ses acteurs, rompus à l’exercice, savaient s’adapter à ces minuscules accidents et à les intégrer pleinement dans leur jeu (je pense notamment aux scènes de duos entre Gena Rowlands et Seymour Kassel dans Minnie and Moskowitz) — parce que sans doute le cinéma fictionnel s’attache davantage soit à ce qui réussit d’une part ou plus prosaïquement encore, à décrire une réalité archétypale soigneusement expurgée de ces impondérables qui risquent d’entacher le stérétype dans sa lisibilité. A ce manque de réalisme on peut même ajouter le fait que les personnages ont une maîtrise parfaite de leurs nerfs dans des situations périlleuses et exceptionnelles comme une poursuite de voitures ou une fusillade, au point que pour qu’une fusillade puisse un peu impressionner un spectateur contemporain, il faille que cette dernière soit la mère de tous les fusillades et que les impacts de balle dans le décor se comptent par dizaines ou centaines. Bref, les personnages du cinéma fictionnel n’ont pas grand chose de moyen, ou même de médiocre en eux, ils sont généralement servis, surtout dans le cinéma américain, par des acteurs au physique très avenant et dont il ne fait aucun doute qu’ils ont déjà essuyé plus d’une guerre dans des vies antérieures. On n’est jamais très loin d’une manière de perfection.
Dans Burn after reading il semble que les frères Coen se soient amusés à sciemment prendre tous les contrepieds de ces fictions trop taillées sur mesure. Tout d’abord en construisant des personnages qui sont tous plus stupides les uns que que les autres, par jeu, ils confient ces personnages à des acteurs beaucoup plus habitués à camper les surhommes décrits plus haut — et on sent bien que ces acteurs prennent un très vif plaisir à donner vie à leurs idiots inélégants et médiocres — et, ensuite de jeter ces personnages mal équipés en jugement, dans une intrigue pas très originale — des employés d’une salle de gym tombent sur des informations qu’ils imaginent hautement classifiées en provenance d’une agence fédérale. On voit difficilement comment faire un film avec aussi peu, ou plus exactement on voit très bien le genre de films que produisent des intrigues aussi minces et téléphonées, mais alors ce serait sans compter sur la très grande application et l’immense souci du détail, de même qu’un talent admirable de conteurs, des frères Coen, parce que, leçon numéro un, ce n’est pas nécessairement la complexité de l’histoire que l’on raconte ou la richesse évidente de ses méandres qui fait la valeur du récit, mais bien davantage la façon dont elle peut être racontée, et comment notamment avec force dialogues très précis, une attention toute particulière aux détails et à leur saupoudrage dans le cours du récit, et les croisements très habiles de quelques trajectoires, on obtient rapidement un enchevêtrement qui échappe rapidement à la compréhension d’agents chevronnés de la C.I.A. qui, en plus de ne pas être très brillants, eux non plus, donc humains et médiocres, finissent par perdre tous leurs repères — magistrale scène finale de debriefing de cette affaire minable qui pourtant ne se laisse pas réduire si facilement, puzzle duquel surgit toujours un personnage que l’on avait oublié, on croirait les scénaristes rebouclant en tous sens leur intrigue pour s’assurer qu’elle tient la route et qu’aucune erreur de script, aussi infime soit-elle, ne vienne ruiner la construction fragile d’une fiction (je ne cesse de me repasser le fil de cette histoire dans tous les sens, moi aussi, et je me demande tout de même si le personnage du docteur, épouse de l’ancien agent fédéral, n’a pas été omis dans le décompte final, et si c’est le cas, est-ce un trou dans le scénario ou une petit récompense pour ceux qui suivent ?).
Parce que, leçon numéro 2, c’est aussi avec les meilleurs stéréotypes que des réalisateurs aussi chevronnés que les frères Coen, peuvent faire leur propre école de cinéma et faire de ce film une démonstration non pas de ce dont ils sont capables, ce serait très immodeste, mais des rouages mêmes du scénario et comment ce dernier se construit, quelle cuisine !, et comment les ingrédients sont choisis, et que là encore on peut tenter de cuisiner des plats tout à fait acceptables même avec des ingrédients de qualité secondaire : ces personnages à la remarquable médiocrité donnent paradoxalement un corps inattendu à cette intrigue qui volontairement ne brille pas par son originalité — des documents secrets tombent dans de mauvaises mains. Dans Burn after reading, il y a effectivement un petit côté leçon de cinéma, façon de dire, voilà normalement à ce moment du récit doit se produire tel événement et que se passe-t-il quand on dévie au contraire d’un iota ?, démonstration qui s’appuie également, ce n’est pas la moindre de ses intelligences, sur le fait que de telles fictions stéréotypées servent aux personnages de modèles, ainsi les deux employés de la salle de gym qui s’improvisent en maîtres-chanteurs, en reprenant à leur compte des dialogues de films mille fois entendus. A de nombreuses reprises du film, on jurerait que l’image va se geler momentanément et qu’un des frères Coen en blouse blanche va se lever des premiers rangs de la salle pour expliquer tel ou tel détail de la scène en cours à la façon des professeurs d’histoire de cinéma, ce n’est pas le moindre des effets comiques de ce film.
Leçon numéro 3, avec de l’habileté à revendre on peut très bien raconter un film entier à l’image d’une seule blague, certes un peu longue, mais dont la chute est remarquable pour ce qu’elle prend le spectateur à contrepied. Après tout c’est un exercice de style comme un autre. Cela ressemble un peu à la chute inouie d’Une femme de ménage de Christian Oster, tout un roman pour une chute incongrue et inattendue et qui laisse son lecteur — ou son spectateur — dans un rire aux échos tenaces. Une histoire drôle racontée en un peu plus d’une heure et demi. Pourquoi pas ?
Leçon numéro 4, cela ne gâche rien, mais on pourrait voir dans ce film une critique assez saine et remarquablement anti-américaine des huit dernières années, un peuple d’idiots surpuissants, s’orientant dans le monde et l’existence à force de stéréotypes, pour la plupart hérités de l’industrie hollywoodienne, qui n’a fait, pour sa part, que reprendre le monde de poncifs qu’est la très ennuyeuse société américaine, lesquels finissent par servir de points cardinaux et d’exemples à suivre à un public qui s’enfonce gentiment dans l’ignorance, les maîtres chanteurs de la salle de gym pensant leur pays encore en guerre froide contre la Russie — ce qui achève de plonger les agents de la C.I.A. dans la perplexité. Cette critique sociale et politique s’appuie admirablement sur la distribution du film riche de vedettes archi-connues, à contre-emploi ici, et auxquelles on demande de caricaturer l’homme de la rue quand ce dernier se prend pour un personnage de cinéma hollywoodien. Ainsi dans le monde entier, les mimiques appuyées des acteurs hollywoodiens sont considérées comme le parfait contre-exemple d’un jeu clair, quand aux Etats-Unis ils sont adoptés sans arrière-pensées par un public qui par la suite devient le modèle d’acteurs qui nécessairement vont en remettre une couche question mimiques.
Donner à surjouer de telles mimiques à des acteurs aussi connus, et donc à se parodier eux-mêmes, n’est pas seulement réjouissant, c’est une critique anti-américaine extrêmement aiguë. Tout comme de les obliger à faire un créneau serré pour se garer.