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Sous le néflier

De Jacques Séréna



Les romanciers racontent souvent des histoires. Et c’est bien souvent ce que l’on attend d’eux. Il arrive aussi qu’ils se racontent des histoires, et nous en fassent profiter. C’est sans doute ce que fait Jacques Séréna dans Sous le néflier, monologue, pas au sens strict, d’un homme poursuivi par ses propres démons au point d’en faire souffrir ses proches, d’ailleurs cet homme souffre d’un mal de bouche, à la fois du à une alimentation trop peu variée, mais aussi à un débit de paroles fleuve.

Il est étonnant, en lisant Sous le néflier, de voir à quel point une histoire qui n’est pas une, les difficultés d’un couple en pleine désunion, rabibochage et adultères, peut donner lieu, si l’auteur s’en donne la peine, à une manière de description de l’acte même d’écrire une fiction.

Immédiatement, on apprend donc que notre homme souffre d’un mal non identifié de la bouche, ce qui lui apparaît comme le signe patent qu’il doit changer de vie, tant cet organe lui est indispensable à lui qui parle tant, qui mange mal, des pâtes quotidiennement, par avarice, et qui dégoise, mais là aussi de façon terriblement rébarbative. D’ailleurs son entourage en a souffert, n’en souffre plus, qui ne l’écoute plus, aussi cette parole incessante rebondit contre elle-même et finit, parce qu’elle est intarrisable par tourmenter son porteur, un peu, par endroits, à la manière des monologues de Thomas Bernhard quand ce dernier s’échine à ressasser les moindres recoins d’une pensée captive, sans éviter, au contraire, les répétitions, notamment des trouvailles, une expression finit par sonner juste, elle est répétée à l’envi, « entrer en ligne de compte » dans le Neveu de Wittgenstein de Bernhard, « les oiseaux lourds » dans Sous le néflier.

Je ne connais rien de Jacques Séréna, ou presque rien, qu’il est un auteur de chez Minuit depuis une vingtaine d’années, et dont je suppose que beaucoup des livres sont autobiographiques au point sans doute d’être une évidence, d’ailleurs dans Sous le néflier le personnage partage avec son auteur d’être un auteur donc, de joindre difficilement les deux bouts — ou de les avoir joints avec extrême difficulté, longtemps — et d’être notamment contraint à des lectures de ses textes dans des bibliothèques un peu partout en France, et enfin de s’appeler Jacques, mais sa femme l’appelle Jack, sa femme, elle, s’appelle Anne. Donc, avec aussi peu de connaissance de l’auteur, qu’est-ce qui permet de trancher que Sous le néflier est un livre autobiographique ?

C’est une affaire de parole rentrée. De parole envahissante. De ce qui ne veut pas se taire et donc finit par s’écrire. On songe notament au Bavard de Louis-René des Forêts. Jacques Séréna écrit comme il parle, ce n’est pas uniquement une question de style, le style est libre c’est entendu, mais il est surtout très travaillé pour se lire comme on parle, avec des phrases interrompues — ce qui en matière d’écriture relève du tour de force, interrompre une phrase sans en briser le rythme tout à fait — comme dans la parole nous ne finissons pas toujours nos phrases, c’est aussi une question d’envahissement de cette parole, le personnage de Jack est sans cesse poursuivi par lui-même, par ce qu’il ne parvient pas à taire, au point donc de se raconter des histoires, de pouvoir reconstituer, dans les moindres détails, comment cela se passe entre sa femme et son amant, c’est-à-dire au lieu même de son absence, et ce n’est somme toute que cela que fait le romancier, celui qui écrit de la fiction, il se sert de ce qu’il a vu et entendu pour imaginer, et rendre crédible, ce qui n’a pas nécessairement eu lieu.

Ce faisant Jacques Séréna donne à voir les rouages de son écriture en marche, et davantage encore que les mécanismes, son carburant. Et comment également tout ce qui lui passe entre les mains, tout ce que son personnage dit, est sans cesse réutilisable dans cette perspective de fiction, jusque dans les détails — le briquet du soulographe dans le bar — que l’on place dans le récit une bonne cinquantaine de pages en amont de ce qu’ils finissent par révéler — c’est à ce briquet que l’on découvre que l’ivrogne et le Letton ne font qu’un. Au point de s’y perdre aussi, la première confrontation entre le Letton qui n’est pas encore le Letton et le personnge de Jack semble par la suite être escamotée des autres temps du récit.

Bref, on est dans Sous le néflier comme dans les cantines chinoises qui donnent sur les cuisines, tandis que l’on mange les petites patés impériaux, on voit le cuisinier faire frire nos nouilles sautées dans la wok.