partager partager

Les articles

Une année de sa vie pour chaque case du jeu

La mort de Bobby fischer me laisse tout à fait indifférent, du moins le croyais-je hier en lisant sa nécrologie dans le New York Times. Sans doute parce que je n’ai jamais été un admirateur de son jeu, du temps où je jouais tant aux échecs et où je passais beaucoup de temps à lire des parties — si, j’avais tout de même un petit faible pour une de ses parties espagnoles avec les Blancs dans laquelle l’audacieux doublement des tours dans la colonne a lui permit de se servir du pion a justement comme d’un bélier dans une défense qui craqua d’un seul coup mais je suis incapable de me rappeler contre quel joeur cette partie ?, ni en quelle année ? — mais surtout parce que ce type était un sale con qui profitait du premier microphone tendu pour dire sa haine des Juifs. Il est mort en clochard millionnaire — un peu le genre de Carreidas dans Vol 714 pour Sydney d’Hergé — en Islande, pays qui lui avait offert un secourable asile politique, il paraît qu’ils sont fondus d’échecs en Islande, poursuivi qu’il était par les Etats-Unis qui demandaient son extradition, pour des motifs plutôt vains d’ailleurs. Ses propos, en plus d’être pathétiquement antisémites, sur d’autres sujets, étaient à peine meilleurs, s’agissant par exemple des attentats du 11 septembre 2001, il s’en réjouissait, il avait une intilligence de la chose politique qui devait à peu près correspondre à celle d’un enfant de dix ou onze ans. Bref il n’était plus bon qu’à une chose, les échecs, mais c’était même là un domaine dans lequel il avait totalement perdu pied puisqu’il était indûment convaincu d’avoir dépassé les limites du jeu dans ses règles ancestrales et maintenait, contre vents et marées, que la seule vraie façon de jouer aux échecs était à chaque partie de répartir aléatoirement les pièces de la première rangée. Il affirmait qu’il ne jouait plus aux « vieux échecs », mais que s’il y avait à nouveau joué il aurait battu n’importe qui. Les inconditionnels du flamboyant jeune homme, devenu précocement champion du monde en 1972, seraient peut-être tentés de le croire, mais il leur faudrait être sérieusement aveuglés par des parties très anciennes, parmi lesquelles peut-être le fameux doublement des tours dans la colonne a, piège qui ne surprendrait plus personne et qui au contraire fait désormais l’objet d’une efficace réfutation.

Pour preuve lorsqu’en 1992, un très riche yougoslave, les yougoslaves aussi sont fondus d’échecs, offrit d’opposer à nouveau Boris Spassky à Bobby Fischer, revanche de la finale de 1972, certes Fischer finit par gagner, assez facilement, mais il eut fort à faire sur certaines manches contre un joueur, Boris Spassky, qui ne faisait plus peur à personne à l’époque et qui n’aurait sans doute pas marqué un seul point contre les joueurs forts du moment, Kasparov, Vishnu, et le jeune Kramnik. La vérité est même plus cruelle, il est fort probable que lorsque Fischer refusa en 1975 de défendre son titre contre Karpov, il devait savoir intuitivement qu’il serait balayé par le jeu terriblement cérébral du Russe et ses très lentes mais irresistibles évolutions de positions. En cela Fischer refusait de rejoindre la cohorte des anciennes gloires du jeu dépassées par les générations montantes de joueurs, et auxquelles on continue de faire une place dans les grands tournois par respect pour leur palmarès d’antan, mais qui ne se rendent plus très bien compte, à l’image de Kortchnoï, que le plan génial qu’ils ourdissent sur l’aile dame de leur adversaire ne peut pas fonctionner parce qu’il requiert une de leur pièces qui est précisément clouée à leur roi. Les étourderies de ce type de Korchnoï étaient des sujets de moqueries cruelles de la part des plus jeunes joueurs, indoctes qu’il avait été, des années auparavant, un véritable ogre du jeu.

Un jour jeune Champion du monde, Fischer avait lentement décliné pour devenir un raté, et ce qui passait pour caprice de star du temps de sa gloire, était devenu absolument inaudible et surtout infréquentable, son négationisme primaire, quand il ne pouvait même plus se prévaloir de sa force au jeu des Rois.

Les cas de déchéance grave dans le monde des échecs sont en fait plus courants qu’on ne le croit. Peut-être pas tous aussi spectaculaires que celui de Fischer, mais ce jeu, contrairement à sa réputation, rend tout sauf intelligent. Une de ses plus belles figures, José-Raul Capablanca (1888 - 1942) le styliste cubain, s’ennuyait lui aussi à la fin de sa carrière, et lui aussi préconisait un léger changement des règles du jeu, moins radical que celui préconisé par Fischer, il proposait que les positions de départ des cavaliers et des fous fussent inversées, mais pour lui aussi c’était sans doute un écran de fumée pour faire oublier la montée en puissance de joueurs tels qu’Alekhine. En fait le jeu d’échecs pour ses plus brillants joueurs devient une prison — celle même, inversée, imaginée par Stephan Sweig, dans le Joueur d’échecs, encore que dans cette oeuvre de fiction, l’invraissemblance, purement échiquéenne, de jouer contre soi, invalide un peu le raisonnement du récit — un carcan étroit de la pensée duquel ils ne parviennent pas à s’extraire, autrement qu’en pensant toute situation, même déconnectée du jeu, comme une métaphore du jeu — ici on pense au Jeu des perles de verre d’Herman Hesse, où comment un microcosme garanti de toute pression sociale, ayant pour but l’étude fervente d’un jeu mental, notamment dans le but de faire progresser connaissances esthétiques, philosophiques et théologiques, devient en fait un échec, dont la seule issue est précisément l’abolition de cette communauté par son plus haut penseur — or aussi complexe que peut devenir le jeu d’échecs, sa complexité demeure fictive et tout à fait inapplicable dans la vie hors des soixante-quatre cases. Et sans doute le dernier grand joueur faisant face à cette déconvenue n’est autre que Kasparov, qui récemment s’est plu à théoriser dans un livre, Comment la vie imite les échecs que la politique relevait du jeu d’échecs et qu’appliquant son expérience au jeu à une nouvelle carrière dans la politique justement, il n’aurait aucune difficulté à se défaire de son adversaire déclaré, Poutine. On le sait la partie est extrêmement mal engagée pour Kasparov, qui a récemment séjourné en prison, pendant que Poutine gagnait des élections (certes pas sans tricher) dans lesquelles la liste de Kasparov, le Front Civil Uni ne figurait même pas parmi les prétendants, faute de supports. Il n’est pas impensable que depuis Poutine se rêve gagnant aux échecs contre Kasparov.

D’ailleurs, c’est un signe assez admirable qu’emprisonné, pour quelques jours, Kasparov, reçut la visite de son ennemi de toujours aux échecs, Karpov, qui lui avait toujours été un cassique du pouvoir du temps du Soviétisme et qui encore aujourd’hui évolue politiquement du côté du plus fort. Et c’était là apparemment une visite sincère, amicale. Sans doute parce que Karpov partage secrètement avec Kasparov son impuissance à élargir les limites du jeu.

Le jeu d’échecs ne rend pas intelligent, au contraire il rend fou, parce qu’il superpose trop brutalement à la réalité un quadrillage dont on devient prisonnier pour l’obsession qu’il crée chez le joueur. C’est une réputation peu connue du jeu, celle d’emprisonner ses joueurs, on pourrait penser par exemple qu’un cercle de joueurs d’échecs est un endroit paisible dans lequel les amateurs s’offrent des récréations réparatrices des soucis de l’existence, c’est bien pire que cela, il suffit de rentrer dans un tel endroit et d’y respirer en une seule bouffée cette odeur de sueur sèche et de cendrier froid — du temps où l’on fumait dans les cercles d’échecs et on y fumait beaucoup — pour reconnaître le parfum de la peur, de l’angoisse et de la solitude mêlées. Et quelques sociolologues attentifs remarqueraient sans mal après quelques temps la lente déchéance sociale de certains joueurs, souvent des personnes de profession libérale s’éloignant de plus en plus de leur cabinet, de leur étude ou de leur commerce, léthalement attirées par le cercle du jeu comme le papillon de nuit à l’ampoule électrique. Et vous aurez compris qu’il s’agit là de la confession d’un repenti.

« Jouer aux échecs n’apprend pas à être intelligent, cela apprend à jouer aux échecs c’est tout » ou encore « Les hommes sont brillamment créatifs pour trouver des moyens de passer le temps de façon non constructive » (Un joueur d’échecs célèbre, mais qui a du oublier cette vérité, parce que, justement, il a mal fini).

Finalement, Fischer m’émeut davantage dans sa déchéance d’homme dépossédé, même négationiste, que dans son jeu flamboyant. Sans doute parce qu’un négationiste est plus humain qu’un joueur d’échecs.

Et je remarque, après-coup, que décidément il était condamné à une forme d’emprisonnement de ce jeu puisqu’il a vécu 64 ans, un an pour chaque case du jeu.