Je suis toujours fasciné par cet étrange phénomène qui mène une foule à adopter à un instant T un uniforme comportement. La psychologie des foules est une chose absolument effrayante…
On sait ce que cela a donné au XXe siècle, avec les totalitarismes, phénomènes collectifs en opposition avec les dictatures classiques, pyramidales, mais aussi sur les stades ou une foule peut fabriquer des frites de chair humaine avec les malheureux qui ont eu l’inconscience de se coller aux grilles. Et en matière d’opinion, de jugement, par fainéantise peut-être, j’ai pris l’habitude de qualifier un peut vite tout et n’importe quoi « d’hallucination collective »…
Ainsi (pour l’exemple et complètement par hasard…) l’élection du dernier président français (prendre « dernier » dans le sens qu’on veut), très grave hallucination collective… Mais tout autant la soi-disant « beauté » de ses femmes. Hallucination collective mineure, mais malgré tout désagréable…
En fait, le fait social peut quasiment se réduire à un inextricable entrelacs d’hallucinations collectives. Je ne me suis jamais trop penché sur la question et je n’en aurais sûrement jamais le temps pour connaître les mécanismes en jeu dans ces histoires, sur la genèse de ce genre si étrange d’aveuglement collectif ; j’imagine bien que ça commence par l’émission d’un message qui à force d’être colporté s’instaure en masque suffisamment dense pour oblitérer le réel. Et peut-être même que certains messages prennent la forme de « récit » ayant certaines spécificités qui les rend propres à s’imposer instantanément, comme une solution, ou une lecture, adaptée à un fait, mais aussi adaptée au plus grand nombre de cerveaux possible. Tout ça est très intéressant, et sûrement largement documenté quelque part, vers Le Bon [1] [une petite note tardive : Suis passé par chez Le Bon depuis. Rien à en tirer, rien de scientifique en tout cas… niaiserie douteuse] , Bourdieu [2] ou Hoggart [3]… Ou du côté du mythe, de la cybernétique, de la neurobiologie pourquoi pas, sans parler des théories de la communication, mais comme la théorie de la communication n’est pas mon amie, je passe… Et d’ailleurs si les théories de la communication avaient quoi que se soit de scientifique, ça marcherait, et ça marche oui, mais quand ça veut, heureusement ! Et un truc qui marche quand ça veut, c’est n’importe quoi, sauf scientifique.
Oui, alors, je parle de ça à propos de quoi ? Ha ! oui, j’ai juste vu le film français qui a battu tous les records. Oui c’est vrai, ça racontait quoi déjà ?
Je me méfie du racisme culturel, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas de hiérarchie. Mais le racisme culturel n’a rien à voir avec le jugement des œuvres. Il est une disqualification arbitraire, disons, sur des critères sociaux secondaires, d’œuvres qui seraient entachées de qualité de classe extérieure à tout jugement esthétique, ou plutôt il y aurait une confusion entre jugement esthétique et jugement moral… Le racisme culturel, comme les autres racismes, est un réflexe, alors on ne s’en départit pas simplement. Dans le domaine des arts plastiques, je dois souvent me surveiller pour ne pas être trop rapide en besogne, et il y a deux ou trois trucs dont je ne suis pas trop fier…
Je me méfie donc des jugements « de genre », comme des jugements « de classe », et je me méfie de moi-même, avant tout. Les snobs malgré tout ne savent pourtant pas ce qu’ils ratent. Rien n’est plus amusant que de réhabiliter une œuvre classée vulgaire [4], ringarde, ou même nulle. Rien n’est plus revigorant que de remettre en question ses propres scléroses mentales en découvrant une pépite vendue pour de la merde…
Il faut tout voir, sans se préoccuper des connotations, et juger sur pièce. Et je serais bien ingrat de renier mes origines sociales, en snobant le premier truc populaire venu, juste parce qu’en dessous de Bergman, je ne digère pas bien. Malgré mon panthéon si bien fréquenté, rien ne m’a été plus insupportable que d’entendre les critiques insoutenables de mépris et d’incompréhension sur « Camping », par ailleurs gentille comédie sans prétention et passablement sans intérêt. Le monde du cinéma n’aime pas les pauvres, ni ce qui leur sert de culture. Je n’aime donc pas le monde du cinéma, voilà. Et je me permets de dire que « ces gens » n’ont pas franchement les moyens d’être fiers de quoi que ce soit, en matière culturelle, au vu de leur production…
Mais ce n’est pas ici que je vais mettre à plat mon rapport à — mon affection pour — la culture populaire et les contre-cultures en général.
Oui, donc, j’ai vu « Bienvenue chez les Ch’tis », de Dany Boon. Et bien en voilà une bien belle, d’hallucination collective ! Sinon, oui, sinon comment expliquer qu’une telle portion de la France ait payé pour voir ça ? C’est un film gentil, trop gentil, impossible de gentillesse, sans autre ambition que celle qu’il affiche : Dany Boon sait d’où il vient, il aime d’où il vient, il veut le dire. Et en ça, c’est étrange comme ça ressemble à « Camping », inspiré par l’autre show-man issu des classes populaires, qui lui aussi voulait se souvenir et assumer, voire “presque militer”…
OK, mais alors pourquoi ces foules pour ce film ? Comme me le faisait remarquer un ami, avant que je ne vois ce film, ses quelques collègues qui l’avaient vu ne poussaient aucun haut cri, et ne l’ont pas secoué violemment en le fixant avec des yeux hagards et en hurlant : « putain, faut absolument que t’ailles voir ça ! ». Non rien. C’était bien ? Ou… ouaip, pas mal… sympa… OK, d’accord…ou-oui, gentil… c’est tout ? Bé ouip…
Mais alors pourquoi tout le monde y passe ? Le matraquage médiatique ? Ça explique pas, tous les films ayant « coûté » sont vendus comme ça maintenant. La distraction indispensable que chercherait un peuple déprimé ? Ça explique pas. Y-a d’autres trucs drôles à faire ou à voir… Pourquoi ? Y-a un truc dans le film, un truc spécial ? Une recette régionale inédite ? Non, rien de spécial, rien. Des gentils gags, des gentilles situations et des personnages gentiment gentillets de comédie gentiment gentillette. On en sort comme d’un téléfilm moyen. On pourrait gloser, ça ne sert sûrement à rien. Y-à pas d’explication. Le phénomène est là, la France laborieuse, soi-disant sarkosiste, se lève et se précipite dans les salles, pour RIEN. Ou plutôt, parce que les autres le font, comme un mouvement de panique inversé. Ça valait quand même le coup, non ? d’aller voir qu’il n’y avait rien à voir, comme sur certains sites touristiques mythiques qui offrent pourtant une belle expérience transcendantale du vide. Alors, il reste quoi ? C’est sûr, je ne vois pas ce que je pourrais dire du film… Comme je n’ai pas plus à dire d’un truc comme Camping… Encéphalogramme plat. Par contre, le phénomène, lui, pas mal du tout, l’équivalent de ce que la France compte d’actif qui transhume, ça a de la gueule ! De toute beauté. Et surtout, je ne suis pas mécontent que tout ce monde s’y soit mis pour enrichir ce type, Dany Boon, plutôt que ceux de d’habitude, les abrutis pincés qui le méritent pas, et qui produisent les armadas de resucées malsaines sur leur maman et les amours adultérines de leur papa, de ces types qui trouvent « qu’on peut pas faire un film sur le camping », ou qui lancent au hasard d’un couloir au meilleur réalisateur français, « les histoires de gitans, ça n’intéresse personne ! ». Comprendre bien sûr, “ça ne parle pas de moi, de mon métier si culturel, de ma famille si compliquée, de mes enfants qui disent des gros mots, de mes vacances tièdes, de la maison immense et délabrée de ma mère, immense et délabrée, de mes infidélités avec la bonne, de la musique (de papa) que j’écoute en fantasmant sur la soliste, de mon fric (de papa), de mon héritage donc… » tout sujet qui m’emmerde et emmerde le monde puisque la littérature du XIXe siècle a épuisé ces sujets avec infiniment plus de classe, de drôlerie et de hauteur.
Voilà peut-être la motivation mystérieuse : ce nombre de spectateurs, c’est simplement la classe moyenne, ce ventre immense et mou de la société « moderne » dont personne ne parle jamais vraiment alors qu’elle est la classe dominante, au moins quantitativement… Et la classe moyenne, elle est dans le film, avec des problèmes de classe moyenne, pas terrible peut-être, avec des loisirs de classe moyenne, pas terrible peut-être, parce que les « bo » quelque chose, là-haut, pensent que ce sont des pauvres dans le film, mais les pauvres, ça peut pas traverser la France avec sa caisse à 22 000 euros [5], ça se fait pas muter à 1000 bornes, ça découvre pas son nouveau bureau, même moche… Je sais, je suis pauvre.
Rien ne semble plus mystérieux que l’absence de mystère.
[samedi 14 juin 2008. Je pense qu’on peut ajouter à la liste des pistes bibliographiques pour une potentielle étude de notre gentil phénomène « Langage et classes sociales » de Basil Bernstein que j’ai feuilleté aujourd’hui.]