Les articles

Une histoire vraie et admirablement mal racontée

A propos de l’Empreinte de l’ange de Safy Nebbou



Vous prenez deux excellentes actrices — encore que Sandrine Bonnaire fait surtout du Sandrine Bonnaire, notamment son si particulier passage du masque au sourire, même si dans ce film, et c’est sans doute plus difficile à faire, elle fasse plutôt le contraire, l’effacement du sourire pour laisser la place à un visage dur et douloureux. Vous faites filmer cela par un excellent chef opérateur et un très bon cadreur, vos images sont assez parfaites de sobriété, elles portent en revanche chaque fois une légère marque d’inquiétude, il y a même quelques citations cinématographiques réussies du côté de Vertigo d’Alfred Hitchcock, ou même sur un plan, un très beau mouvement latéral réduit à la David Lynch, je pense à Mulholland Drive notamment, et par malheur vous confiez la bande-son à un musicien apparemment besognieux, pour lequel le Lac des Cygnes c’est de la musique, c’est dire, le montage à un monteur poussif et pas très inventif et vous même vous ne savez pas raconter une histoire, et vous accouchez alors d’un de ces films parfaitement oubliables, inutiles, presque, dont l’histoire récente du cinéma français regorge, parvenant seulement avec une extraordinaire difficulté à se hisser hors de ses travers coutumiers.

Vous dire exactement ce qui a bien pu me posséder d’aller voir l’Empreinte de l’ange, de m’y être laissé emmené, je ne saurais pas, sans doute cela a compté que Sandrine Bonnaire joue un des rôles principaux et je me suis dit que ce serait sans doute une bonne idée de la revoir à nouveau, mais cette fois à sa place, c’est-à-dire sur l’écran et non pas devant.

Toujours est-il que ce n’est pas ce film qui me réconciliera avec ce cinéma à la petite semaine.

Safy Nebbou, le réalisateur de l’empreinte de l’ange ne sait pas raconter une histoire, au point finalement de livrer dans sa première scène, celle d’un incendie, dont l’ombre donne un souci inhabituel à son personnage principal, Elsa, interprété par Catherine Frot, toutes les ficelles, grosses comme du cordage d’amarrage, de son intrigue fort mince et finalement de laisser le récit là-même où son histoire commence vraiment. Parce que vraiment est-ce que l’on peut encore penser faire un film avec une histoire d’inversion de bébé dans une maternité — vous allez me reprocher de déflorer le sujet, mais franchement ce noeud est transparent dès les premières images du film. Est-ce que l’on peut croire que l’on va épater qui que ce soit avec cette façon du dévoilement progressif, même celui d’un argument aussi mince, d’autant que le ryhtme est systématiquement faux, rapide quand il devrait être plus lent et intrigant et au contraire long à mourir là même où il n’y a aucun intérêt à garder ses cartes cachées. On recommandera à Safy Nebbou de revoir plusieurs fois Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock pour son dévoilement millimétré, évidemment soucieux du moindre détail, de l’intrigue ou encore plus proche de lui Il y a longtemps que je t’aime de Philippe Claudel, qui distille très savamment les bribes de son intrigue en les répartissant avec équilibre sur tous les différents personnages de l’histoire, le spectateur suivant pas à pas la progression de cette connaissance, jusqu’à son personnage principal, Léa qui finit par découvrir la clef même du récit, non sans l’aide des connaissances médicales d’un personnage très secondaire, un médecin.

Et puis ce personnage de femme que tout le monde prend pour folle mais qui avec une opiniâtreté, longtemps jugée coupable par son entourage, finit par arriver à démontrer que c’est elle qui avait raison par dessus tout, et depuis le début, est-ce que l’on peut penser encore surprendre quiconque avec de tels clichés ?

Le plus étonnant finalement est encore la dernière scène dans ce qu’elle s’engage à bâcler en une seule scène aux dialogues sans relief, ce qui devient véritablement une histoire, celle de savoir comment on éduque une enfant qui a d’abord appartenu à une famille, mais qui doit revenir dans sa véritable famille. C’est sûrement assez vexant, mais même une horreur racoleuse et publicitaire comme la vie est un long fleuve tranquille répond presque mieux à ce genre de questions. Parce que justement n’est-ce pas là une vraie question moderne, celle de l’éducation des enfants d’aujourd’hui dans la dilution de la parenté, et comment les rôles importés ne sont pas nécessairement les plus ingrats, ni les moins aptes à la tranmission. Mais cela est un autre film dont on ne pense pas que Safy Nebbou soit capable. Au lieu de cela, le voilà qui bâcle une scène là où Arnaud Despléchin, par exemple, dans Rois et Reine fait une scène centrale, un testament, le lieu même de la transmission. Dans cette scène Safy Nebbou aimerait nous faire croire un instant que le personnage d’Elsa pourrait retourner à la folie et décider de noyer cette enfant dont elle serait en droit de se sentir privée de l’enfance, cela aurait demandé du courage, celui de s’emanciper d’une manière mièvre de raconter des histoires dans lesquelles l’enfance reste un joyau inviolable. C’est niais. Aussi niais que le cartel juste avant le générique qui précise qu’il s’agisse-là d’une histoire vraie, ce n’est pas parce que c’est une histoire avérée que cela dispense quiconque de s’appliquer un peu à la raconter, au contraire, bien au contraire. Ou même d’aquérir de l’épaisseur à cette véracité. Est-ce que de ce point de vue les frères Cohen dans Fargo n’ont pas démontré une mauvaise fois pour toutes la futilité de la question en inventant un fait divers de toutes pièces et en le faisant passer pour vrai pendant très longtemps — ce n’est que le suicide d’une admiratrice outrée de ce film partie à la recherche du magot, et déçue de comprendre que ce fait divers n’avait jamais eu lieu qui avait poussé les frères Cohen à admettre publiquement que le scénario de Fargo était de le fruit exclusif de leur imagination.