Il y a dans la vie d’un artiste, connu et reconnu, une phase, sans doute pas la plus facile à négocier, qui est celle qui consiste à profiter de cette notoriété et la rendre partie prenante de son oeuvre, soit d’en faire un élément du discours ce qui est assez périlleux, dans le sens où ce qui fait cette notoriété est avant tout le fruit d’un malentendu plus ou moins vaste, d’en rendre compte devient alors soit une compromission, soit l’occasion de se froisser durablement avec son public, seuls les plus courageux s’engagent dans cette voie escarpée — je pense à Thomas Bernhard — ou encore l’artiste peut tout simplement tenter de mettre les nouveaux moyens de cette notoriété pour accroître la portée de l’oeuvre, dans le cas d’Anselm Kieffer d’en augmenter encore les proportions qui étaient déjà immenses et qui deviennent, de ce fait, monumentales.
Pour qui a déjà fait du tirage photographique, la notion d’agrandissement et la difficulté de faire vivre des images dans un rapport croissant sera très familière, et ceux-là sauront d’emblée que toutes les images ou toutes les oeuvres ne sont pas étirables à l’envi, qu’arrive souvent une limite qui n’est pas seulement physique, mais qui relève aussi de l’équilibre des masses, de ce qui relève de la densité propre des éléments représentés, et qu’au delà de cette limite se trouve l’échec d’être allé trop loin, d’en avoir trop fait, avec l’échec de cette tentative, le délitement de l’oeuvre.
Dans la pratique de l’art contemporain cette démesure des moyens voit régulièrement des oeuvres aux proportions de montagnes accoucher de souris, d’autant que de telles oeuvres donnent souvent le sentiment d’avoir été conçues pour être immenses, monumentales, dans le seul but de frapper les esprits par leurs dimensions flatteuses. Une des explications possibles pour de tels ratages et ambitions écornées pourrait tenir dans le fait que de telles oeuvres pour exister dans des dimensions à ce point gigantesques demande une préméditation qui coupe leurs auteurs de ce que la matière même tient en elle de contingence propre à les détourner de leurs intentions premières et aboutir à des oeuvres authentiques, adventices.
Ils sont donc peu nombreux les artistes suffisamment immenses de leur talent pour parvenir à garder dans de vastes dimensions la densité qui a été la leur dans les oeuvres précédentes, d’une part parce qu’il faut donc être capable de maintenir cette densité à plus grande échelle et d’autre part aussi parce qu’il ne s’agit pas de ne faire qu’agrandir une oeuvre existante. Et sans doute qu’une des façons d’habiter des oeuvres aussi grandes viendrait du chemin rétrospectif auquel s’astreint nécessairement tout artiste un peu âgé, tenu à ce cheminement, pour s’assurer justement d’éviter tout effet de redite, mais alors chariant chemin faisant tant et tant de lambeaux des oeuvres passées. La richesse de ce matériau seule garantit que l’immensité envisagée sera effectivement habitée dans ses moindres recoins. Et s’agissant de l’oeuvre d’Anselm Kieffer, de comprendre que ses oeuvres monumentales ne sont pas la simple expression de croquis et de dessins préparatoires, mais le parcours d’un artiste en pleine force — au somment de son pouvoir — et capable de ce fait de travailler avec des matiériaux qui dépassent en taille et en poids, ceux que l’on trouve habituellement dans l’atelier de l’artiste, et de réaliser des oeuvres monumentales autant frappantes par leur démesure et par la teneur riche des oeuvres.
De même à une telle apogée de son art, le grand artiste pourra se mesurer enfin à ses figures tutélaires, les champs fleuris de Kieffer étant des interprétations angoissées, davantage contemporaines de ce que Claude Monet peignait dans un jardin entièrement dessiné pour être peint, démesure d’alors, une oeuvre récente est également dédiée à Paul Celan, les tableaux des bateaux de guerre perdus dans la nuit de la tempête sont une référence au Voyage au bout de la nuit de Céline, et les tableaux à l’immensité céleste sont eux dédiés à Ingeborg Bachmann. De tout autre que Kieffer de telles références auraient paru prétentieuses, hors de propos.
C’est une exposition dans laquelle le spectateur est écrasé par le même sentiment de vertige qui survient quand la nuit d’été, on s’allonge dans un champ pour regarder l’immensité du ciel nocturne.