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When the legend becomes fact, print the legend

dimanche 24 août 2008, par Philippe de Jonckheere



Le cinéma de fiction américain est dans l’impasse, et, dans le même temps, il impose ses modes de fonctionnement et ses critères au cinéma du reste du monde, qui, dans la plupart des cas, n’en demandait pas tant. Dans le monde non-américain, la résistance a bien du mal à survivre, mais elle y parvient, pour combien de temps encore ? A l’intérieur même de la domination, en revanche, on aime souvent à nous faire acroire qu’il existe quelques résistants, des réalisateurs capables d’équiper leurs personnages du minimum psychologique vital pour survivre dans une vie quotidienne qui ne serait pas traversée par le déluge coutumier de violences, d’explosions et d’agressions sexuelles, bref des destinées ordinaires qui ne croiseraient pas nécessairement le chemin d’un tueur en série. C’est que, pour un cinéaste américain, il est nettement plus facile de filmer un homme en équilibre sur l’aile d’un Boeing 747 au décollage, une pluie de météores sur une mégapole américaine, la ville de New York entièrement déserte de jour et au contraire hantée par des vampires la nuit, ou même le combat aérien entre des astronefs d’un autre monde — où comment l’existence au XXeme siècle d’armes qui permettaient aux pilotes d’avions de guerre de ne plus avoir à se préoccuper d’être dans le sillage direct de leur ennemi pour faire feu sur lui, ce « progrès » semble ne plus exister au XXXVIIeme siècle — que par exemple, un dialogue de la vie de tous les jours entre deux personnages — Chérie je ne rentrerai pas ce soir, avec les gars au boulot on a un travail monstre qui nous attend, on va y passer toute la nuit — sans que ces derniers n’aient recours à une quantité impressionnante de mimiques, destinées sans doute à nous faire croire à quelque complexité cachée de leurs personnages. Et pourtant elle a existé cette résistance de l’intérieur à cette industrie de décervellage de masse, ma petite scène de couple confiée à Gena Rowlands et Peter Falk dirigés par John Cassavettes et c’est évidemment pur génie, et Gena Rowlands n’aura besoin que d’un seul sourire un peu trop longuement appuyé pour nous donner à voir toute la fêlure de son personnage, et, en un clignement, Peter Falk nous a dit la souffrance inextinguible de cet homme dont la femme est devenue folle. En revanche, c’est vrai il ne fallait pas compter sur John Cassavettes pour vous filmer, sans la rater absolument, une poursuite de voitures, ou encore un réglement de comptes entre mafieux dans un parking — voir Meurtre d’un bookmaker chinois. Mais laissons de côté un moment ces existences ordinaires.

Parmi les soit-disant résistants ou rebelles contemporains du cinéma fictionnel américain, figure en bonne place Sean Penn, et son dernier film Into the wild a été abondamment présenté comme le fait même de cette révolte. Into the wild est l’histoire adaptée à l’écran d’un jeune homme qui de fait a quitté à la fois ses parents, sa famille et plus généralement l’avenir plutôt radieux qui se promettait à lui avec des études à Harvard qui l’attendaient, pour partir à pied, en autostop, et en sautant dans des trains de marchandises, pour le Grand Ouest des Etats-Unis et plus outre encore, en Alaska où il passa l’hiver coupé du monde réfugié dans l’épave abandonnée d’un ancien bus d’école. Dans ce périple très beat, il aura rencontré, un couple de vieux hippies à la dérive, un agriculteur un peu traficant et un vieux veuf au soir de son existence, et aura transformé leurs existences si brièvement croisées, comme sans doute l’aurait fait un Jésus californien et contemporain.

Into the wild se veut donc la dénonciation d’une société américaine décadente pour ce qu’elle a de consumériste, de même que d’une certaine carricature de la famille américaine-type — encore qu’il s’agisse-là de la famille-type telle qu’elle se présente comme l’exemple à suivre d’une très grande réussite sociale et qu’elle est, de ce fait, assez éloignée des préoccupations plus terre-à-terre d’une famille qui serait sociologiquement plus neutre — or c’est notamment dans cette carricature de cette famille archétypale, et par extension dans l’enchaînement assez laborieux de nombreux autres stéréotypes, que le film montre le plus outrageusement ses limites. Sa volonté un peu trop manifeste d’être en contre par rapport aux modèles dominants finit par en faire un film fade et en définitive parfaitement intégré au reste de la production américaine de fictions. Les images du film, pleines d’un désir d’écart à l’image habituellement léchée du cinéma de fiction, finissent par ressembler à n’importe quelles images de vidéo-clips de groupes de rock, cadrages penchés, et même une fois ou l’autre le personnage principal qui est sensé être seul dans le monde sauvage finit par se tordre le rictus vers la caméra comme fait n’importe quel guitariste de hard-rock sur scène en direction des caméras — c’est manifestement un effet de distanciation voulu par le réalisateur mais qui tombe remarquablement à plat. De même la musique du film est une pénible carricature de protest songs folkeux, country à la petite semaine, chansonnettes de cow-boys qui pleurent et qui est alternée avec les pensées du personnage principal dans ses prises de notes sentencieuses, du genre, la dernière, « le bonheur ne vaut que s’il est partagé », de la philosophie bio qui ne donne pas mal à la tête.

Quant au personnage principal du film, donné pour être un marginal complet, capable par quelques pensées ou répliques à la sagesse fulgurante de modifier de façon stellaire le cours des existences qu’il croise, il est sans doute l’un des clichés de la société américaine pas moins tenace que celui de l’immigré parti de rien et qui finit cousu d’or. A force de tenir lieu de contradiction à la société hyper-consumériste, le marginal contestataire a fini par en devenir un des personnages principaux. Le plus souvent ancien étudiant — c’est son enracinement sociologique permanent, issu d’un monde favorisé (aux Etats-Unis il est presque impossible de faire des études supérieures gratuites et les scolarités y sont hors de prix) il garde l’assurance sociale de son biotope d’origine — il est nécessairement très intelligent, plus intelligent que la moyenne, voire brillant, et il a, naturellement, lu beaucoup de livres — et ce sont presque toujours les mêmes « grands noms de la littérature », Tolstoï, Thoreau, Emerson et natruellement London (mais pas Kerouac ? — de même que les Américains ont bien du mal à voir le jazz comme la seule véritable invention culturelle venant de leur côté de l’Atlantique, il semblent avoir tout autant de difficulté à faire leur vraie place aux auteurs Beat, continuant de leur préférer des ringards avérés du XIXème, mais qui font plus sérieux) — notre super étudiant en quête d’une vérité plus profonde, décide bien souvent donc d’aller se frotter à Dame Nature, qui de fait aux Etats-Unis, singulièrement en Alaska, est pour le moins rugueuse, dans un exercice de retour au vaste monde originel, en soi un des autres mythes de la société américaine, très majoritairement citadine et pour ses plus grandes villes entièrement coupée de campagnes dont l’organisation spaciale, pour les deux tiers du pays, n’est que le prolongement de la structure quadrillée de ces villes immenses. Il y a dans ce personnage de Chris Mac Candless, qui se fait appeler Alexander Supertramp, un enfilement, perle à perle, de tous les idées reçues à propos de la marginalité.

Les campus des universités américaines sont peuplés de jeunes gens taillés sur ce modèle et même si peu d’entre eux finalement sont aussi entreprenants et aventuriers que le jeune homme d’Into the wild, il n’en demeure pas moins qu’ils ont ce même profil de fils et filles de bonnes familles, intelligents donc — c’est assez tordant de voir les symagrées d’Emile Hirsch, interprétant donc Christopher Mac Candless, pour se donner l’air intelligent 1 — cultivés donc, sont pétris d’idéaux imparables et par je ne sais quel tour de magie sociologique atteignent la trentaine à la tête de petits empires financiers — ou de positions assez hautes dans des entreprises côtées en bourse — et de familles d’enfants blonds comme les grands champs de l’Iowa sur lesquels sont vissées des casquettes de baseball floquées de l’emblême de l’université où justement Papa et Maman ont fait leurs études et c’est d’ailleurs là qu’ils se sont rencontrés. A quarante ans, on les retrouve généralement sur les bords des grands fleuves européens dans les capitales lors de leur pélerinage souvenir de l’été de leur 25 ans, ils portent souvent des shorts, des chaussettes de tennis et des chassures de sport neuves et immaculées, une chemise en jean repassée de frais et une casquette de base ball à l’effigie de l’entreprise pour laquelle ils travaillent ou qu’ils dirigent, je suis certain que vous en avez déjà vus quelques-uns dans votre ville.

Alors bien sûr quelques contre-exemples très disparates comme celui de Christopher Mac Candless existent vraiment, sans quoi naturellement le mythe ne tiendrait pas, parce que même dans cette exemplarité de la contre-culture, la rareté finit par tenir lieu d’exemple, de même que les fortunes vite amassées et qui sont l’archétype du rêve américain. Là où le rêve américain cache la misère de beaucoup, et le surendettement du plus grand nombre, le stéréotype du jeune homme brillant au sac à dos masque, lui, une jeunesse américaine admirablement inculte et moutonnière, et remarquablement dépolitisée, en grande partie parce que nourrie depuis toujours par des mauvaises oeuvres de fiction, dans lesquelles des destinées extraodinaires sont contées de façon édifiante, forgeant des rêves inatteignables et sur la route desquels, en chemin, encore loin du but, ils trouveront infailliblement des niches qui leur serviront d’existences, et dans ces niches eux-mêmes et leur progéniture continueront d’être arrosés par des oeuvres de fiction à la qualité sans cesse déclinante, parmi lesquelles certaines paraîtront sortir du lot, mais ce seront là de comparables mirages etc…ad nauseam

Pendant ce temps, tous les gars de l’équipe de Peter Falk — dans une Femme sous influence de John Cassavettes — rentrent et sont invités chez leur chef pour le petit déjeuner, certains se tâchent en mangeant, d’autres font tomber leur fourchette parterre et tous ont effectivement les mines usées de types qui ont travaillé toute la nuit, c’est filmé caméra à l’épaule dans une pièce qui ne devait pas permettre beaucoup de recul, et comment toute cette authentique convivialité de mecs qui ont passé la nuit dehors et sont fatigués se retrouvera engloutie dans la folie du personnage interprété par Gena Rowlands ! C’est sans doute dans le cinéma fictionnel de John Cassavettes que la société américaine a été représentée la dernière fois avec un peu de véracité. Loin des grands espaces, au contraire, au plus près des visages.




Et, cherchant sur internet un photogramme du film pour illustrer cet article, je trouve à la fois une véritable photographie de Chris Mac Candless devant son Magic bus, une autre image d’ailleurs que celle qui est montrée à la fin du film, difficile de déterminer l’authenticité d’un tel document, et puis quelques photographies de jeunes gens qui se sont apparemment rendus sur les lieux du tournage (ou des derniers mois de la vie du véritable Chris Mac Candless) et qui se prennent en photo devant le bus, tout comme Chris Mac Candless s’était pris en photo avec un retardateur. Je suis alors renvoyé à la Guerre du faux d’Umberto Ecco, livre dans lequel il démontre patiemment comment la recherche obstinée de l’authentique (si rare) dans la société américaine finit par aboutir aux pires travestissements de la réalité. Ou comment donc, l’histoire tragique d’un jeune homme qui meurt dans les contrées sauvages de l’Alaska devient un film de fiction dont le décor devient à son tour un lieu de pélerinage pour une jeunesse qui n’a évidemment aucun effort à faire pour s’identifier à son personnnage principal, jusqu’à, semble-t-il, camper là-même où il est mort, pélerinage morbide en droite ligne avec les authentiques Vénus de Milo avec des bras reconstitués de la Guerre du faux. Ou encore comme le dit le personnage du journaliste à la fin de l’homme qui a tué Liberty Valance de John Ford, When the legend becomes fact, print the legend (« quand la légende rejoint les faits, imprimez la légende »).

Et pour démontrer à quel point Chris Mac Candless était intelligent il suffira sans doute de dire, ce que je découvre également en fouinant un peu sur internet, qu’il est mort à trente kilomètres d’un hôpital et qu’un peu plus haut que son fameux repère pour traverser la rivière devenue trop impétueuse, se trouvait un bac à main de même qu’un refuge avec des vivres et que pour de nombreux habitants de la région en colère d’apprendre cette mésaventure, cette mort était qualifiée de stupide. (Retour au texte)
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