C’est une de ses blagues qu’il fait plus ou moins à tous les concerts, manière de mettre les rieurs de son côté, et dirons sans doute ses détracteurs, ou ceux qui le trouvent vieilli, manière de s’épargner le jugement impartial du public, quand il joue de plus en plus indigemment,
Tom Waits, prend le micro et dit,
You are au much better audience than last night. Vous êtes un bien meilleur public qu’hier soir. Et ça fait toujours rire, et le public ne comprend d’ailleurs pas que c’est une moquerie, que c’est de lui que l’on se moque, lui qui ne sera pas là le soir prochain pour le concert suivant au cours duquel le vieux chanteur fera la même fine plaisanterie. Parce que rares sont les concerts où l’on va deux soirs de suite, si on n’est pas de la partie ou un
aficionado impénitent.
Cela faisait longtemps que je me disais que je devrais faire cette expérience, venir écouter deux concerts de suite des mêmes musiciens, deux soirs de suite — j’avais déjà écouté
Ornette Coleman deux soirs de suite au festival de Banlieues Bleues en 1995 je crois, mais les deux formations avec lesquelles il joua ces deux soirs de suite, étaient trop dissemblables — le premier soir en quartet avec Geri Allen au piano, son fiston à la batterie et le fils de Moffat à la contrebasse — pour juger de quoi que ce soit et puis Ornette Coleman, les deux soirs de suite avait paru terriblement ronchon et assez peu exigeant de lui-même, apparemment vivant en punition de devoir jouer ces deux concerts.
Hier soir, je les avais trouvés un peu mous, fatigués, pas très précis et pas très exigeants, les musiciens du
Surnatural Orchestra dans leur ante du studio de l’Ermitage. Un concert honnête sans plus, de la bonne humeur, cela oui, mais pas l’embrasement dont ils sont désormais capables, j’ai donc décidé d’y aller aussi ce soir. Histoire de voir et d’entendre cet écart.
Je suis comblé par l’expérience. D’abord parce que conscients de la médiocrité de leur prestation de la veille, ils s’étaient collectivement accordés pour se reprendre — j’ai appris aussi entretemps que c’était le dernier concert avec le Surnatural Orchestra de Hansen, l’altiste bouillonant du groupe, et que lors de ces concerts d’adieu, il y a toujours une tendresse et une amitié particulières qui s’échappent de certains chorus — du coup c’est nettement plus tenu, soutenu, le solo de baryton est un bon étalon, hier il était sirupeux et alangui, aujourd’hui il est émouvant. Le double solo de batterie ne tiendra pas la place centrale d’hier, démonstratif et un peu barbant comme tous les solos de batterie ou presque, mais sera l’occasion d’une introduction en rappel, ce qui lui confère une musicalité qu’il n’avait pas la veille. L’orchestre rejoue
My name is magne, sans doute plus en place que la veille, je regrette cependant que les chants en choeur remplacent le passage très cuivré au milieu du morceau, mais c’est nettement plus en place que la veille, n’empêche c’est drôlement agréable d’entendre un groupe qui ne cesse de retravailler ses morceaux, de les visiter et de tenter de leur trouver de nouvelles voies, qui nul doute, inspireront de nouvelles compositions.
Ce qui est frappant, ce ne sont pas toujours les mêmes morceaux qui sont joués par rapport à la veille, l’ordre des morceaux n’a rien à voir, en fait ils montent sur scène et ne savent même pas eux-mêmes ce qu’ils vont jouer ce soir. On doit se dire, au dernier moment, en coulisse, que l’on commence par tel ou tel morceau et ensuite c’est à celui qui voudra lancer le suivant, être le chef d’orchestre, le
sound painting faisant le reste.
Et l’écart entre les deux soirs est bien plus grand que je n’aurais cru. On sent que la scène a gardé la mémoire de la veille, la plupart ont remis plus ou moins le même costume surnaturel, quelques variations tout de même, les notes sont les mêmes, mais encore une fois elles sont plus soutenues que la veille, les deux batteurs continuent d’en mettre un peu partout, mais ça se tient, mieux qu’hier c’est certain. En fait je finis par réaliser que l’écart entre les deux soirs équivaut à peu de choses près à la technique même de l’improvisation, un cercle que l’on agrandit progressivement par ajouts, retraits et insistance. Entre les deux soirs finalement, le vivant même. Le mystère qui fait que cette musique est instable, en recherche perpétuelle, la négation même de ce que permettent aujourd’hui les enregistrements que l’on écoute chez soi, identiques, lecture après lectures. Avant l’enregistrement le plus fréquent était qu’on entendait une seule fois dans toute une vie une pièce de musique, le jour même où elle était jouée, on venait donc au concert pour la découverte — et quelles découvertes cela devait être dans les cours royales lorsque l’on jouait pour la première fois certains monuments du répertoire — depuis que la musique est enregistrée, l’auditeur va au concert pour reconnaître ce qu’il connaît déjà. Avec cette expérience d’écouter le Surnatural Orchestra deux soirs de suite, je me demande s’il ne m’a pas été donné de toucher du doigt au mystère même de la musique vivante.
