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Sébastien Brebel est un cuistre

A propos de « Place Forte » de Sébastien Brebel chez POL

des gesticulations qui feraient ricaner d’aise Thomas Bernhard, dans son fauteuil à oreillettes

P.O.L., d’habitude nettement mieux inspiré, sort un livre d’une très grande médiocrité, « Place forte » de Sébastien Brebel. Je ne parviens pas à comprendre comment un manuscrit de 250 pages qui tiennent dans un seul paragraphe, dans lequel les répétitions sont légion, dont l’histoire est celle d’un notaire « déchu » ( cet épithète répété à l’envi, plutôt qu’un autre, n’est pas anodin ) et qui se vautre dans cette déchéance, tentant d’emporter le reste du monde avec lui, et que ce dernier vienne à croiser un suicidé qui avait sa marrotte ( dans le cas présent, la littérature germanique, on se demande bien pourquoi ), comment un tel manuscrit aussi manifestement plagiat d’un auteur tellement connu, Thomas Bernhard ( oui j’avais gardé cela pour la fin que vous puissiez vous rendre compte par vous même de la criante ressemblance ) puisse trouver les faveurs d’un éditeur intègre et découvreur comme P.O.L. ?

Alors, non que je voudrais vous dire qui était Thomas Bernhard, je reprends cependant quelques ressemblances éhontées dans le but de la démonstration : à partir de « Perturbation » Thomas Berhnard n’écrira plus que des « romans » contenus dans un seul paragraphe qui étaient autant de « gifles de fonte rouge » ( pour reprendre le syntagme de René Char ) par lesquelles Thomas Bernhard écornait tous les malheureux qui avaient pu penser différemment de lui telle la clique du théatre viennois ( In « le Neveu de Wittgenstein », par exemple ) affublée par lui de tous les maux. Tous les personnages créés par Thomas Bernhard étaient des « déchus » (peut être à l’exception du narrateur d’« Extinction », qui est davantage un rédempteur, après être passé par une phase de déchéance ), tous parfaitement conscients de leur déchéance d’une part, mais animés de la volonté, comme si c’était la dernière, d’emporter avec eux, dans leur perte supposée, tous ceux qui les avaient, d’après eux, conduits à cette fin proche, notammament en les éclaboussant de scandales.

Dans « Perturbation », le personnage principal rend visite à un autre personnage, un prince sombré dans la folie et dont la diatribe tient en un long paragraphe ( le premier du genre ). Avec le prince, Thomas Bernhard crée un personnage à la logique autonome et dont les raisonnements sont de lancinantes démonstrations, surtout teintées de mauvaise foi absolue, dans cette paranoïa cependant se font jour les questions qui auront sans doute le plus taraudé Thomas Bernhard et qui donnent justement une épaisseur compacte et sans fissures à ses « déchus ».

La phrase de Thomas Bernhard n’a qu’un but, exprimer absolument tous les recoins d’une même pensée et ce par une reformulation systématique de cette pensée jusqu’à ce que Thomas Bernhard ait acquis la conviction que tout en ait été exprimé et que rien ne puisse en être encore tiré, en cela la phrase de Thomas Bernhard ressemble aux hachures en tous sens qu’il faut faire pour noircir au crayon, sans laisser d’interstices, une surface donnée.

D’autres points encore sont remarquables dans l’oeuvre de Thomas Bernhard, mais ne retenons que ceux-ci. Dans « Place forte » de Sébastien Brebel, le roman tient en un seul paragraphe, non que ce soit là une prouesse d’imitation, ce serait déjà terrible, mais dans le cas présent on peut dire que ce seul paragraphe est simplement obtenu par les phrases qui sont mises bout à bout, en d’autres termes, ce qu’il suffit de faire en n’allant jamais à la ligne. Chez Thomas Bernhard, les blocs paragraphes sont ainsi écrits qui ne laissent filtrer aucune lumière, aucun jour, aucun repentir, c’est cela qui leur donne leur densité et nul ne pourrait jamais y insérer un saut de paragraphe.

Le notaire déchu de « Place forte » s’apesantit de lui-même sur sa propre déchéance : ce qui fait l’épaisseur des personnages de Thomas Bernhard, c’est précisèment que la déchéance ou la destitution des êtres est le travail d’autres êtres, de ses contemporains. En cela les livres de Thomas Bernhard sont des autoportraits. Lorsque Thomas Bernhard a reçu le prix littéraire de la Ville de Vienne, dont il savait pertinnement que celui-ci lui était attribué parce que les ignorants qui lui remettaient ce prix étaient persuadés qu’il était soit mourant, soit déjà mort et qu’ils ne voulaient pas paraître considérablement en retard de reconnaissance, Thomas Bernhard les gratifia d’un discours sans concession ( « Le génie et l’Autriche ne vont pas ensemble ai-je dit. En Autriche il faut être un médiocre pour avoir droit à la parole et être pris au sérieux, être un homme de l’indigence et de l’hypocrisie provinciale, un homme dont la cervelle est faite sur mesure pour un petit Etat. » in « Maîtres Anciens » ) qui vida en un rien de temps la salle, le premier minsitre autrichien de l’époque se levant le premier et entrainant à sa suite ses zélés courtisans, Thomas Bernhard lut son discours jusqu’au bout, devant une salle vide. Je ne fais pas le reproche à Sébastien Brebel de n’avoir pas vécu une telle haine

et une telle déchéance mais pourquoi s’emparer de la douleur d’un autre ?

Le personnage du suicidé dans la troisième partie de « Place forte » est un croisement des différents naufragés créés par Thomas Bernhard, tel le prince de « Perturbation » ou encore Wertheimer dans « le Naufragé », c’est tellement manifeste que c’en est dégoutant, là aussi on peut penser que de s’approprier la détresse d’autrui est pire que de lui voler ses richesses.

Enfin, je vous livre ici l’incipit de « Place Forte » : "le notaire va au devant de sa propre ruine, pensa le notaire déchu ( adressant mentalement la parole au notaire qui conduisait la BMW sur une route du Maine-et-Loire) et il ne put sur le moment réprimer un geste d’irritation inutile qui n’était perceptible qu’à lui même. Depuis des années,

pensa le notaire, j’émets des signes d’irritation et personne ne s’en aperçoit. Depuis des années ( oui c’est bien cela, pensa le notaire déchu, depuis des années ) je roule

directement vers ma propre ruine, entraînant avec moi ( dans ma ruine ) mes proches ( entraînant dans ma ruine celle de mes proches), et depuis des années…« Bref. Si comme moi vous ne vous accomodez pas des édulcorants, des surgelés et autres substituts, je vous livre l’incipit de »Oui« de Thomas Bernhard, vous allez voir ça a tout de suite davantage de goût : »Le Suisse et sa compagne s’étaient présentés chez l’agent immobilier Moritz juste au moment où, pour la première fois, non seulement j’essayais de lui faire entrevoir, et,

pour finir, de lui exposer scientifiquement, les symptômes d’altération de ma santé affective et mentale, mais où j’avais justement fait irruption chez Moritz - qui était sans doute à ce moment-là l’être dont je me sentais le plus proche - pour lui déballer tout à trac et sans le moindre ménagement la face cachée, pas seulement entamée, mais

déjà totalement dévastée par la maladie, de mon existence, qu’il ne connaissait jusque-là que par une face externe pas trop irritante et donc nullement inquiétante pour lui, ne pouvant par là que l’épouvanter et le choquer, ne serait-ce que par la soudaine brutalité de l’expérience à laquelle je me livrais, du fait que cet après-midi-là, sans crier gare, je découvrais et dévoilais complètement tout ce que, en dix ans de relations et d’amitié avec lui, je lui avais caché, tout ce que, finalement, peu à peu j’avais cherché à lui dissimuler avec une ingéniosité méticuleuse et calculatrice, tout ce que, sans relâche et sans faiblesse envers moi-même, je lui avais soigneusement voilé pour qu ’il ne puisse rien découvrir de mon existence, aussi tout cela l’avait choqué au plus haut point, le Moritz, mais son épouvante n’avait en rien freiné le mécanisme maintenant impétueusement lancé de mes révélations, naturellement influencé par les conditions atmosphériques, et, peu à peu, comme si je n’avais pu faire autrement, j’avais découvert tout ce qui me concernait devant un Moritz complètement pris au dépourvu, cet après-midi-là, par mon traquenard mental, j’avais découvert tout ce qu’il y avait à découvrir, j’avais dévoilé tout ce qu’il y avait à dévoiler ; pendant toute cette scène, je me tenais comme toujours à la place du coin près de la porte d’entrée, en face des deux fenêtres, dans le bureau de Moritz, que j’appelais la pièce aux classeurs, pendant que Moritz, on était déjà fin octobre, était assis en face de moi dans son paletot d’hiver gris souris ayant peut-être déjà trop bu à ce moment-là, je n’ai pas pu m’en assurer dans l’obscurité qui gagnait ; je ne l’avais pas quitté un instant des yeux, et, alors que je n’avais plus mis les pieds chez Moritz depuis des semaines, alors que, depuis des semaines, je n’avais plus eu d’autre ressource que moi seul, c’est-à-dire ma tête à moi et mon corps à moi, et que j’avais passé dans la plus intense concentration à propos de tout un temps beaucoup trop long pour qu’il ne m’ait pas usé les nerfs, on aurait dit que, cet après-midi-là, résolu à tout ce dont j’espérais le salut, j’avais enfin surgi hors de ma maison humide et froide et sombre, à travers la forêt étouffante et serrée, et m’étais précipité sur Moritz, à la fois victime et sauveteur, bien décidé -je me l’étais promis pendant le trajet jusque chez lui _ à ne plus le lâcher sans l’avoir accablé de mes révélations et de mes griefs à vrai dire assez déplacés, ni avant d’avoir atteint un degré tolérable de soulagement, et donc, avant de lui en avoir découvert et dévoilé le plus possible sur mon existence, que je lui avais soigneusement dissimulée pendant toutes ces années." ( Si d’aventure vous êtes germanophone, ce même extrait en Allemand, ce qui est encore plus pur : http://desordre.free.fr/ja.html )

Ce qui est consternant dans cette affaire c’est que l’aveuglement collectif semble régner sans partage puisque la presse est élogieuse, Patrick Kéchichian, lui aussi plus inspiré en d’autres occasions, dans le « Monde des livres » de cette semaine, manque à tous ses devoirs de « critique » et ne tarit plus d’éloges pour le jeune nouveau talent, dont on nous livre sans ambage les considérations impressionnates sur la littérature ( quand même, « on » sort son premier roman et « on » est déjà omniscient sur des sujets graves ) qui selon Sébastien Brebel « doit donner à penser en même temps qu’à éprouver ». Fichtre !

Le jeune homme avoue du bout des lèvres cependant une admiration pour Thomas Bernhard, on peut dire que c’est un aveu qui ne lui coûte pas cher.

Excusez-moi vraiment pour ce coup de sang, mais contenir tant de colère par devers moi aurait été malsain. Ce qui me rassure c’est que j’entends le ricanement de Thomas Bernhard dans son fauteuil à oreillettes tout droit sorti de « des Arbres à abattre », ce ricanement qui ne devait surement pas être très agréable à entendre est une vraie musique à mes oreilles ce soir.