Exercice en lieu et place de la chronique habituelle des Rencontres Internationales de la Photographie en Arles : visiter dans la journée de la soixantaine d’expositions des Rencontres, l’immense majorité des expositions en question au pas de charge, le soir même, rentré dans les Cévennes, tenter de se souvenir des images qui resteront. Cet exercice à la place de la chronique habituelle parce que vraiment cette année, et ce n’est pas un reproche, n’avoir absolument rien compris à la logique de ce regroupement d’expositions, pour certaines très riches.

La très riche exposition de l’artiste chinois Zhang Dali n’est naturellement pas sans me rappeler le livre d’Alain Jaubert, le Commissariat aux archives, toutes ces images trafiquées du communisme chinois, macabre jeu des sept erreurs, personnes qui disparaissent dans les rangs, disparition picturale correspondant très certainement à la disparition de la personne même : je dois être un incurable optimiste pour croire, à la vue de telles images, que ce sont les commidataires de ces disparitions qui sont, des années plus tard, éclaboussés, leur misérable forfait mis à jour, les voilà désormais honteux et hantés à jamais par les fantômes de ces personnes qu’ils faisaient disparaître. Sans compter naturellement que le Camarade Mao ne ressort pas non plus grandi de sa vaniteuse tricherie permanente contre son veillissement. Finalement la plus remarquable de ces images reste celle du personnage de Mao lui-même disparaissant du paysage, après avoir fait disparaître tant de personnes de ce même paysage : image parfaite qu’à la tout fin, il restera seulement ce chemin autrefois arpenté, mais alors qui s’en souvient ?

L’exposition de la collection Polaroid est une rareté en France. Dès les débuts des supports de film instantané, la société Polaroid proposera un troc très intéressant pour les artistes, lequel d’ailleurs s’étendait intelligemment dans tous les départements de photographie des écoles d’art des Etats-Unis — j’en sais quelque chose pour en avoir amplement bénéficié — la fourniture gratuite de pléthoriques provisions de films contre la rétribution gratuite d’oeuvres aux collections de la société Polaroid. L’exposition en Arles cette année est de taille très modeste par rapport aux collections existantes et on peut aussi lui reprocher de ne montrer aucune des images de très grand format, un mètre sur deux, qui étaient réalisées dans le studio Polariod de Cambridge dans le Massachussets, Chuck Close étant sans doute le photographe qui avait tiré le meilleur profit de cet appareil-photo immense, puisque deux ou trois personnes pouvaient entrer dans cet appareil, chambre claire à l’intérieur de laquelle se trouvait un téléphone qui permettait aux assistants à l’intérieur et à l’extérieur de communiquer. Mais ne boubons pas notre plaisir, surtout celui très émouvant pour moi, de tomber nez à nez avec une épreuve de Robert Heinecken, ou encore de revoir pour la première fois depuis très longtemps de ces grandes compositions de Barbara Kasten ou encore de ces petits polaroid de Patrick Nagatani. Cette seule exposition vaut le voyage à elle seule. Pour tant de photographes elle les montre également au travail, dans la recheche, le brouillon, ce que le polaroid permettait bien avant l’arrivée de la photographie numérique.
Les photographies sans intérêt de Lea Golda Holterman, jamais compris cette pratique du portrait thématique. Est-ce que cela a un intérêt de photographier toutes sortes de personnes avec une casquette verte, par exemple, et d’intituler la série la casquette verte ? non, sans doute pas. Le principe des photographies de Lea Golda Holterman est à peine différent, jeunes hommes religieux en habits de cérémonie dans des pauses aussi compassées et soit disant érotiques, c’est chiant comme du Robert Mappelsyrup en couleur.

L’exposition des photographies représentant Mick Jagger, et si Mick Jagger était une manière de Cindy Sherman du rock, icône aussi fausse et changeante, mais qui en dépit du nombre impressionnant des images le représentant, ne se présenterait jamais sous son vrai visage, ou alors Mick Jagger serait cette vieille Anglaise bourgeoise ridée qui nous fait croire à d’autres visages depuis des années. On laisse volontiers aux organisateurs de cette exposition le soin d’en assumer la médiocrité commerciale.

Chaque année en Arles, il faut un pays invité, et ce n’est jamais l’année du Vanuatu, ni celui du Turkmenistan. Cette année c’est l’Argentine. Va pour les photographes argentins. On ne pense pas grand chose du travail de Leon Ferrari dans sa juxtaposition très puérile des emblèmes de la religion catholique et d’un anti américanisme antimilitatiste un peu primaires. Et on reste un peu étonné de certaines images d’Hiltler comme des symboles simplets du mal. Dans une des alvéoles de l’église Saint-Anne, on sera plus intrigué par des images de labyrinthe bien plus matures de la part du même artiste.

Augusto Ferrari était un artiste de fresques religieuses dont on imagine mal l’interêt au XXe siècle, en revanche ces croquis photographiques préparatoires, s’aidant d’amis posant dans le rôle des anges et des saints sont de merveilleuses vignettes involontaires. Malheureusement les épreuves sont mal conservées après avoir été mal tirées et le miracle s’évapore un peu.

Ernst Haas était un photographe commercial à qui il arrivait parfois de produire des images qui sortent un peu de ce lot, en grande partie aidé en cela par la matière photographique remarquable du Kodakrome, film pointilliste en diable. Par ailleurs il a bien du croiser une fois ou l’autre une exposition de peintures de Richard Estes pour en reproduire ici ou là l’imagerie dans un remarquable premier degré de suivisme, apparemment indocte de la dimension de critique sociale du travail du richard Estes : quand le sage montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt du sage.

Surprenante exposition intitulée Chambre(s) claire(s), note(s) sur la photographie, dans laquelle des moyens techniques considérables s’acharnent à nous donner à voir la toute première photographie de Nicéphore Niepce, pourtant rester à Chalon, sur un écran dont la luminosité tient cependant compte du placement du spectateur. Par ailleurs l’exposition propose également une tentative d’histoire des photographies ratés (ou purement fonctionnelles) assez réjouissante à la fois dans le choix des images, le discours qu’elles sous-tendent et leur présentation interactive.

L’exposition du Mario Giacomelli est une rétrospective très heureuse, admirable panorama des images qui comptent parmi les séries les plus importantes de ce photographe italien hors du commun, souvent à rebours de la photographie qui lui était contemporaine. Mario Giacomelli était un curieux voyageur de l’image photographique, allant chercher ses sujets dans les angles et recoins dans lesquels nous nous efforçons généralement de ne plus regarder, les services de gériatrie, les longues files d’attente de personnes handicapées parties chercher le miracle de leur guérison à Lourdes, les séminaires, et là où d’autres s’ils s’étaient aventurés dans ces contrées improbables auraient rapporté des reportages, des documents, Mario Giacommelli s’est lui préoccupé de recherches formelles et lumineuses à très fort contraste, porduisant ainsi des images à la très grande charge poétique. Ses paysages de la Toscane photographiés depuis un avion sont également de très belles réalisations lumineuses.
Peter Klasen est un graphiste qui se pique de peinture à partir d’une recherche photographique particulièrement pauvre. Sans doute impressionné par la variété des formes industrielles, il en établi un relevé sans génie et tente des rapprochements de ces relevés dans des toiles léchées, certainement antinomiques des sujets auxquels elles s’attachent. Il n’y avait aucune urgence à sortir Peter Klasen de l’oublie dans lequel son travail était tombé depuis les années 80.

A l’église des frères Prêcheurs, l’exposition des collections de Marin Karmitz. Les expositions de collectionneurs sont souvent des paris ratés — il y a des exceptions, la plus ramarquable d’entre toutes étant celle de l’exposition des collections de Bernard Larmarche-Vidal à la Maison Européenne de la Photographie il y a une quinzaine d’années — tant les collectionneurs ne sont jamais indemnes tout à fait des tics de leur collections et de fétichismes qui leur sont propres et qui justement échouent à toucher un public plus étendu. Marin Karmitz est un collectionneur nettement plus avisé et cette exposition, sans doute aidé par Christian Caujolle, offre un angle surprenant, privilégiant une photographie sombre, parfois crue et sauvage, souvent granuleuse, en tout cas sans concession. Une des bontés de cette exposition étant, ce n’est pas négligeable, de nous donner à revoir des photographies de Dieter Appelt, immense photographe des années 80 dont le travail semble parfois promis à l’oubli. On note également que le bon goût de Marin Karmitz passe par deux grandes figures de la photographie plasticienne française avec Christian Boltanski et Annette Messager. Et on remarque enfin en filligrane la prédilection du collenctionneur pour les paysages enneigés, ce qui lui permet de regrouper dans son ensemble à la fois des photographies de Michael Ackerman, Abbas Kiarostami et Anders Petersen. Une très belle exposition.
La photographie de Pierre Jahan, au musée Réattu, est désespérante d’ennui, à l’exception notoire d’une courte série de tirages brûlés sur leurs bords, images non-rectangulaires dont on peut se demander cependant si leur beauté n’est pas purement accidentelle au vu du reste du corpus sans intérêt aucun.
On passe aux ateliers.
Les photographies de Marcos Adandia rejoignent pour moi en ennui celles de Lea Golda Holterman, portraits à la casquette verte, sans casquette verte, et, hélas, le drame qui se cache derrière chacun de ces visages échoue tout à fait à racheter ces images.

Le travail de Gabriel Valansi est une merveille, sa très longue ligne de petites images apparaissant et disparaissant au fur et à mesure du passage du spectateur selon le procédé lenticulaire est une admirable métaphore du temps qui passe, des images qui retournent à l’oubli et qui peuvent cependant ressurgir de l’enfouissement, description assez évocatrice de l’incroyable violence de l’histoire du XXe siècle.

Les grandes photographies baroques de Marcos Lopez, admirables mises en scène reprenant à leur compte l’imagerie kitsch de l’Argentine, et puis un détail dérangeant et l’image dérape dans une vraie scène de cauchemar. Peut-être pas mon goût en matière de photographie mais un travail très convaincant.

La série shadow of doubt de Sebastiano Mauri est une recherche assez perturbante sur les visages, la particularité de chaque visage tenant à peu de choses dès qu’on lui impose des éléments génériques très stéréotypés.

Du prix de la découverte des rencontres d’Arles 2010, on ne retient pas grand-chose — c’est habituellement ce que je préfère des recontres, pas cette année — le très beau travail d’interrogation face aux objets d’Anne Collier sur fonds unis, on se pose sérieusement la question de savoir si des fois Liz Deschennes et Trisha Donnelly ne seraient pas un peu en train de se foutre de notre gueule, elles n’oseraient pas quand même ?, si ? — je résiste mal à reproduire ici les lignes de description de leurs expositions sur le programme officiel, elles ont du coûter beaucoup d’efforts à leurs auteurs, je ne les envie pas devant cette tâche assignée, pour l’une c’est : Elle s’intéresse à la photographie qui cultive un dialogue d’autoréflexion tout en se faisant le miroir du monde extérieur et pour l’autre c’est : Prenant souvent la forme d’un regroupement d’objets de différentes sortes, les expositions de Donnelly jouent avec le spectateur en le dirigeant par indices. Les mises en situation des grands tirages de Marlo Pasqual ne sont pas désagréables a priori (le verre cassé parterre, très bien, le doigt pointant la planche est nettement moins subtil, de même que la scène d’adoration devant la vieille image pornographique), mais elles sont tout de même pas mal téléphonées, les 100 ans de Hans Peter Feldman ne sont pas mauvais, ça sent un peu le travail d’étudiant tout de même, du projet un peu pesant et laborieux de Leigh Ledare émergent parfois des collages très heureux, pas retenu grand chose du reste je dois bien l’avouer.

A la grande Halle, l’exposition I am a cliché est un immense fatras dont le but déclaré est de rechercher les influences de l’esthétique punk dans la photographie, objectif qui pourrait s’avérer excellent, si les commissaires de cette exposition ne s’étaient entièrement fourvoyés en regardant dans la mauvaise direction, celle de la nostalgie pour une époque, celle de leur jeunesse sans doute, mais dont tout laisse à penser qu’alors ils en sont passés entièrement à côté, et plutôt que de nous proposer ce qui effectivement relève de l’intrusion du punk dans le graphisme et la photographie, ce n’est qu’étalage d’images de reportage d’époque, les Sex Pistols en concert, le Velvet Underground filmé par Andy Warhol (admirable contre-sens quand on y pense que celle de cette esthétique maîtrisée et compassée de Warhol, fin des années 60, par rapport à la violence graphique du punk), photographies rabachées de Patti Smith par Robert Mappelthorpe (là aussi, le classicisme éculé et léché de Mappelthorpe en contradiction complète de l’esthétique punk, mais passons), une alvéole de l’exposition consacrée à des détournements graphiques fort sages des pochettes de disques de David Bowie, période Ziggy, est un anachronisme de plus. Dans cette exposition, on ne peut finalement compter que sur les photographies de Wolfgang Tillmans (et les photographies de Tillmans participent-elles d’une recherche graphique punk ?, on peut en douter un peu) et cette remarquable vidéo, drag guitar de Christian Marclay, qui est elle, enfin, pleinement punk dans son esthétique. Véritables amateurs de l’esthétique punk — j’en suis — vous serez déçus et affamés en sortant.
Au magasin électrique, l’envoutante exposition, façon road-movie de Klavdij Sluban, traversée de la Chine industrielle en train, images arrachées à la buée des vitres du train, à l’obscurité inquiétante de lieux aux dimensions démesurées et inhumains, très beau travail photographique, rien de très neuf en matière de photographie de voyage, mais la capacité vraie de prendre le spectateur par la main et l’emmener à l’autre bout du monde.

L’exposition Shoot !, la photographie existentielle, est une de ces admirables surprises dont les rencontres d’Arles sont seules capables, ainsi sur le thème du stand de tir photographique sur les foires, l’exposition très surprenante des photographies de Ria Van Dyke, Belge qui chaque année depuis 1935 descend à la foire se prendre en photo à l’aide de la carabine du stand de tir — on doit cette merveilleuse rareté à Erik Kessels, artiste collectionneur, qui avait par ailleurs réalisé cette merveilleuse exposition en Arles en 2007. Vieillissement de cette femme qui tire très bien, agitation de plus en plus nombreuse autour d’elle, rituel photographique étonnant. On reprochera volontiers à cette exposition d’avoir uniformiser les images de cette collection invraisemblable plutôt que d’en produire les originaux dans toute leur disparité des supports.
Les organisateurs de la rencontre ont eu la bonne idée d’installer un stand de tir, l’occasion inédite pour moi de me tirer le portrait de cette façon, ce que je rêve de faire depuis des années, il faudra en revanche qu’à l’avenir, soit je calme mes nerfs, soit je change de lunettes ou que je vienne avec une arme qui me convienne davantage, l’arc, bref, force est de constater que je ne suis pas parvenu à me tirer le portrait.

Enfin, à propos de cette exposition, on s’étonne un peu qu’elle ne présente pas la photographie prise par le père de Robert Frank.
Pour achever le visiteur de cette petite soixantaine d’expositions, l’installation vidéo de Christian Marclay, intitulée Crossfire est le montage très réussi de toutes sortes de scènes de tir à l’arme à feu prises isolément dans une belle quantité de films de fiction. Plaçant le spectateur au milieu de ce dispositif carré, entièrement cerné par cette fusillade aux quatre côtés, l’installation laisse le spectateur bien seul confronté à sa propre habitude de ces images d’une violence à laquelle on ne fait plus nécessairement attention.
Un très grand cru d’Arles, un peu désordre, mais la qualité des expositions est remarquable.