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Dure durée

A propos des vidéos de Darren Almond



Bearing. Porter et supporter à la fois. Vidéo de Darren Almond à son exposition au FRAC d’Auvergne à Clermont Ferrand. En quelques plans le cadre de ce qui va suivre est posé, au fond d’un cratère des hommes forçats travaillent à l’extraction de blocs de souffre solidifié au milieu d’émanations d’une fumée à la fois épaisse et dont on devine sans mal qu’elle est nécessairement nauséabonde et toxique, elle est jaune, il s’agit de souffre. Ces hommes travaillent manifestement dans des conditions épouvantables, absolument non garanties des épaisses volutes de fumée jaune souffre. Par ailleurs aucun équipement n’indique qu’ils soient secondés dans leurs efforts par quelle que machine-outil que ce soit. Et l’un d’eux porte effectivement un balancier sur une épaule aux deux pôles duquel deux paniers tressés sont vides pour le moment. Cet homme ramasse à terre une barre à mine dont il donne quelques coups vigoureux dans le sol craquelé de ces plaques jaunes. L’image suivante, on le voit porter le même balancier mais dont les deux paniers sont désormais pleins à craquer de blocs polyformes de cette matière de couleur jaune.

Puis la vidéo bascule dans son plein coeur. La caméra est, semble-t-il, fixée à quelques centimètres seulement du visage de ce porteur, l’image au grand angle est malgré tout cadrée serrée, ses deux tiers sont mangés par le visage de l’homme dont la position par rapport à la caméra ne variera jamais — ce qui permet de dévoiler sans ambiguité le dispositif de caméra fixe. Sur le bord droit de l’image on voit un morceau d’une de ces plaques de souffre et dans les interstices que laissent à la fois le visage du porteur et cet extrait de panier, le spectateur va pouvoir déchiffrer partiellement que cet homme est en train de gravir, dans des souffrances qui vont aller croissantes, les pentes escarpées qui doivent le mener sur les hauteurs qui dominent le cratère. La bande-son est sans artifice, on y entend, au début de l’ascension la rumeur du cratère qui va diminuant, et surtout le souffle du porteur qui lui, au contraire, est de plus en plus bruyant. Il n’y a pas de montage et on comprend très rapidement qu’il n’y en aura pas tant que le porteur ne sera pas arrivé au fait du volcan, cette vidéo se déroule donc désormais en temps réel.

La lenteur et la monotonie de l’image sont vite éprouvantes pour leur spectateur qui comprend qu’il est pris au piège de ce dispositif et qui de ce fait nourrit naturellement un sentiment d’empathie pour le porteur forçat avec lequel il va faire corps — à vrai dire il faudrait être effectivement dénué de toute empathie pour ne pas comprendre qu’il est attendu du spectateur de cette vidéo d’accompagner le porteur juqu’au bout de cette ascension éprouvante. Cette adhésion est même dictée par un jeu subtil non seulement sur l’inconfort de cette image dont le seul mystère est de savoir combien de temps la séquence va durer, mais aussi sur la mauvaise conscience qui s’empare du spectateur et qui s’articule ainsi : ce porteur vit et travaille dans des conditions manifestement inhumaines, je suis le spectateur d’une exposition d’art contemporain, il semble être de mon devoir de rester jusqu’au bout de cette vidéo, je dois m’en acquitter par respect pour mon semblable dont la vie est autrement plus dure que la mienne — et qu’elle que soit le moment où l’on voit cette vidéo, on peut raisonnablement penser qu’au même moment ce même homme est pareillement occupé à porter des blocs de souffre dans deux paniers sur un balancier.

Toutes proportions mal gardées, qui a déjà gravi une pente en montagne, en forêt notamment, sait que l’on progresse en étant la proie facile du découragement, guettant le moment qui n’arrive jamais assez vite quand au travers des dernières rangées d’arbres on verra effectivement la lumière du ciel qui indiquera que nous sommes bientôt arrivé au sommet. En regardant cette vidéo le specteur se trouve dans un étant d’esprit comparable, surveillant à tout moment les signes avant-coureurs de l’approche du sommet. Et ces derniers paraissent souvent reculer, on se dit cette fois, on doit en être proche et un bout d’horizon saturé de roches indique qu’au contraire le sommet n’est peut-être pas si approchant. Se tenant ce genre de raisonnements d’ailleurs on ne saurait faire la part nette entre la sympathie éprouvée pour notre semblable et notre propre attente de la fin de ce piège, ce qui n’a de cesse, naturellement, d’épaissir la mauvaise conscience ressentie devant cette injustice entre notre existence et celle de ce porteur.

Dans un élan compassionnel, on se surprend à désirer proposer à ce porteur un relai, pose ton balancier, repose-toi, je vais te le porter, mais en serions-nous capables ?, rien n’est moins sûr, on gamberge beaucoup, cette progression lente y est très favorable, cela nous remet d’ailleurs à notre place, spectateur occidental, nanti, qui se proposerait bien de porter un peu le fardeau de ce pauvre forçat, qui n’en serait sûrement pas capable, certainement pas très longtemps, bref qui nourrit un immense sentiment de mauvaise conscience et de honte et qui, de fait, n’a pas de solutions devant le piège de cette vidéo, emprisonné dans ce tête-à-tête sans issue, il ne nous reste plus que l’action symbolique, la minute de silence et autres actes inutiles, comme celui de décider de rester jusqu’au bout, jusqu’au terme de cett vidéo.

Il finit d’ailleurs par se produire, on ne saurait dire cependant si nous avons effectivement tout vu de l’ascension, il y a un plan de coupe, le porteur arrive, seul, à une balance sommaire, accroche son balancier à une de ses extrêmités et pèse son terrible chargement de blocs jaunes de souffre. Fin.

Poursuivi par ce coup de poing vidéographique, le spectateur est sonné, il se lève, dans une impression fourbue qui le met mal à l’aise, un malaise persistant, il ne pourra plus jamais dire qu’il ne savait pas. Le sort de nombreux de ses semblables, de ce porteur qui n’a pour protection contre les vapeurs de souffre qui augmentent le supplice de cette montée, que de mordre dans une écharpe de tulle, ce qui, nul doute, contribue à son épuisant essoufflement, le sort de tant d’hommes est celui d’un esclavage sans issue et insupportable. Unbearable.

Dans l’exposition de Darren Almond une autre installation mettant une vidéo, Pulling, éprouve comparablement les nerfs et le sentiment de confort du spectateur. Pénétrant, immédiatement anxieux, dans un espace entièrement noir au point que même en en ouvrant la porte, aucune lumière ne semble progresser dans cet espace clos, le spectateur est également assailli par le hurlement sonore dont il va comprendre progressivement qu’il s’agit de l’alliage d’un vent polaire hurlant et du déchirement des lames d’un traineau sur la glace. Informations qui lui parviennent d’un moniteur vidéo sur lequel l’obscurité d’une nuit polaire est trouée seulement à quelques mètres au devant, par ce que l’on devine être la lampe fontale d’un homme assis sur un traineau dont la course s’enfonce dans cette nuit impénétrable, progression heurtée et apparemment obtenue en tirant sur un câble tendu vers ce gouffre d’obscurité, progression qui semble étrangement motivée et ne déboucher ailleurs que dans davantage de nuit opaque.

Comparablement mais d’une façon plus formelle, Darren Alamond emprisonne son specateur dans un piège de durée, dans lequel le temps est débarrassé de toute unité de mesure et devient davantage le lieu de la pensée flottante que le cadre strict des expériences de l’existence. En cela Pulling siège parmi des oeuvres telles que Süßer Duft de Gregor Schneider, pour l’inconfort solitaire imposé à son spectateur, et tous les pouvoirs d’induction et d’auto-suggestion d’un tel cadre, le tout en un dispositif rudimentaire, et les vidéos de Bill Viola du début des années 80 dans lesquelles la durée est au centre même des questionnements de l’oeuvre, ou encore certaines performances de Chris Burden pour l’insupportable quand ce dernier joue sur la durée.

En comparaison de ces deux oeuvres majeures que sont donc, Bearing et Pulling, le reste de l’exposition de Darren Almond est quasi-inaudible, non que sa démarche de photographe, dans une appréhension contemporaine du paysage naturel, et purement photographique, comme ces paysages photographiés de nuit mais tellement exposés qu’on y voit presque comme en plein jour, soit inintéressante, c’est plutôt le contraire, mais ces oeuvres semblent aphones devant le déchaînement des deux vidéos.