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Elévation

A propos de Choir d’Eric Chevillard



Est-ce si fréquent qu’un auteur sorte deux livres en même temps ? Qu’il les ai écrits tous les deux dans le même temps, à peu de choses près ? Chez deux éditeurs différents ? Au point même qu’il puisse être douteux que ce soit le même auteur qui ait écrit les deux livres tellement dissemblables ?

Éric Chevillard vient de faire justement cela. Aux Éditions de Minuit, il publie Choir et à l’Arbre vengeur, l’Autofictif voit une loutre.

L’année dernière quand avait paru le premier tome de l’Autofictif, recompilation graphique des billets du blog d’Eric Chevillard, je dois reconnaître que j’y avais vu un renouveau radical d’un corpus dont il m’avait semblé que les derniers romans ne produisaient plus les mêmes ouvertures et dont le principe de déraison, d’achoppement sur des détails, de renversement de point de vue, paraissait s’essouffler, au contraire d’une écriture plus vive, plus variée dans ces champs d’observation, celle de l’Autofictif, qui donnait raison de croire qu’Éric Chevillard était toujours porteur d’une œuvre capable de renouvellement et d’explorations neuves. Ce n’était pas tant que les romans d’Éric Chevillard aux Éditions de Minuitt fussent de mauvais romans, ils restaient de très bons textes, mais lecteur d’Éric Chevillard depuis ses premiers romans, on avait acquis l’impression d’un procédé qui ne nous était plus inconnu, au contraire de cette nouvelle forme des trois paragraphes quotidiens, tous très jouissifs et enlevés.

On se demande même si Eric Chevillard n’était pas conscient et peut-être même inquiet de cette disparité entre le large corpus et l’exercice de croquis quotidiens, au point que justement, à la publication de Choir, on le voit ironiser, dans l’Autofictif, sur le risque que ce dernier roman fasse fuir même les plus fidèles lecteurs, prêtant à son œuvre les mêmes vertus désastreuses que celles du monde sans joie de Choir et les lecteurs de Chevillard de devenir des habitants de Choir, tout entiers tendus vers ce seul but de quitter Choir, déserter l’œuvre d’Éric Chevillard.

La publication simultanée, cette fois, des deux livres montre que c’est tout le contraire qui a toutes les chances de se produire.

Est-ce lassitude quotidienne, on n’est moins surpris par les billets du second tome de l’Autofictif, on leur reconnaît les qualités déjà présentes dans le premier tome, mais surtout ces mêmes billets paraissent cette fois presque peu de chose en regard de la densité littéraire de Choir.

Choir vient de bien plus loin, son mouvement prend son amplitude dans le corpus entier d’Éric Chevillard et il tutoie des oeuvres plus anciennes, le Dépeupleur de Samuel Beckett, les mondes de déraison cauchemardesques d’Henri Michaux, on pense aussi aux chants de Maldoror de Lautréamont et même au monde aussi tellurique et dénué de couleurs vives qu’est celui des Saisons de Maurice Pons. L’écriture penche admirablement du côté de ce monde dur, elle est râpeuse, ses sonorités sont souvent graves, gutturales, c’est un des points évidents de distance entre l’univers de Choir et celui de l’Autofictif, dans ce dernier l’écriture est vive, elle est limpide, elle file, elle épouse avec bonheur la forme ternaire des trois paragraphes comme le fait l’écriture des trois lignes d’un haïku, dans Choir, le même auteur, au contraire, choisit de bousculer sa phrase, de n’en pas polir les méandres, combien sont-ils les auteurs contemporains capables d’avoir deux styles distincts, aussi dissemblables que les deux styles de Romain Gary et Émile Ajar ? En tout état de cause, la langue est ici travaillée comme une glaise, l’auteur lui fait rendre ce texte âpre, brutal, mais justement pas brut, tant on pressent tout le travail patient de son auteur.

La torsion du réel dans Choir est une vue de l’esprit cumulative, dans un paragraphe une simple pirouette modifie un des aspects du monde connu sans toucher au reste, on se figure ce monde alors avec une première béquille, et puis c’est une nouvelle cheville, un nouvel accroc dans la belle continuité de ce réel, et le monde penche davantage encore, et dans cette longue accumulation sur plus de deux cents pages, en faisant peu de bruit, autant que la neige tombant sur la neige, le monde de Choir est recouvert de toutes ces sédimentations qui toutes concourent à en faire le cauchemar qu’il est, monde sans joie dans lequel chaque élément, aussi insignifiant soit-il, est transformé pour devenir une nouvelle source de tourments infinis pour ses habitants. C’est sans doute dans cette tracasserie méticuleuse que Choir fait le plus penser au Dépeupleur de Samuel Beckett — qui prend rapidement la peine, par exemple, de préciser qu’au surplus des inconforts spatiaux du cylindre, la température ne cesse de varier du trop chaud au trop froid.

La fiction de Choir est une parabole contemporaine qui n’en a pas les apparences, rien de post-moderne dans son approche esthétique, au contraire, et pourtant ce monde de fables, toutes inventées par Éric Chevillard lui-même, fiction prolixe, toute fondue dans ce que la phrase construit presque d’elle-même — on touche de très près à l’écriture sous la dictée de la poésie, là aussi une poésie qui n’est pas sans rappeler celle de Henri Michaux — est une admirable métaphore de notre monde que nous contribuons tous les jours à rendre de plus en plus inhabitable, et nous ses habitants, à l’image des habitants de Choir, qui ne songent, sans jamais y parvenir, qu’à en fuir, sommes tels des poissons prisonniers d’un bocal posé sur un bec de gaz, la température parce qu’elle s’élève progressivement est tolérée jusqu’à ne plus pouvoir y vivre, mais il est trop tard. Le même poisson jeté dans un bocal d’eau déjà bouillante sera prompt à tout faire pour tenter de sauter hors de ce bocal impossible.

Et dans notre monde vieillissant ce n’est pas seulement une question de température toujours plus chaude, c’est notre propre incapacité à nous élever, à dépasser ce croupissement confortable, de moins en moins, mais encore suffisant, qui nous empêche de prendre notre essor, tels les habitants de Choir.