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Faire théâtre de tout, mais pas n’importe comment

A propos des Arpenteurs de Stéphane Olry



Faire théâtre de tout, revendiquait Antoine Vitez.

Prenez une idée merveilleuse. Le Méridien de Paris, cette ligne droite, dont le segment compris entre Dunkerque et Barcelone, passe, comme son nom l’indique, par Paris, et dont la stricte division en un million d’unités allait donner le mètre universel, et non plus la mesure du bras du Roi, entre l’index et l’épaule royaux. Le mètre universel serait désormais une fraction infime de méridien dont chacun pourrait, sur ce méridien même, s’estimer propriétaire. Et l’arpenter.

Deux siècles plus tard, le même méridien ne recèle plus de mystère scientifique, si ce n’est peut-être le paradoxe entre la rigueur désormais de l’étalon, coulé dans le platine, et la fausseté et l’approximation, avec lesquels fut obtenue sa mesure, ce même Méridien de Paris, en confier l’exploration à des arpenteurs contemporains, qui ne se soucieraient plus de la justesse des mesures, mais bien plutôt se livreraient à une exploration davantage à hauteur d’homme, et non plus des clochers et autres promontoirs desquels les arpenteurs révolutionnaires, Jean-Baptiste Delambre et Pierre Méchain, brûlaient des feux pour leur travail de triangulation nocturne. On prendrait sept arpenteurs, des personnes d’horizons divers, aux champs de connaissances différents, l’un serait architecte, un autre musicien, un autre encore plasticien etc…, à chacun on confierait une portion du méridien, à lui ou elle de collecter un matériau riche d’exploration et d’observation, on pourrait même leur donner une contrainte, une seule ?, oui, une seule, celle par exemple de ne jamais manquer de soumettre leurs semblables rencontrés sur le méridien de Paris à une question : qu’avons nous à faire ensemble ?

Pourquoi pas ? Cette question ou une autre. Mais un fil sémantique conducteur en lieu et place des mesures d’un très grand segment de droite, cela paraissait une très bonne initiative.

Et en guise de synthèse de tous ces matériaux accumulés par les arpenteurs, faire un spectacle dont la scénograpie serait assez ingénieuse pour donner à voir la richesse de telles sources sur une scène de théâtre. Confiez, de fait, une telle idée, généreuse et poétique à un scénographe talentueux qui trouvera quelques idées de schématisations hardies de l’espace et nul doute vous devriez assister à un petit miracle de théâtre, une modélisation de l’espace, un grand moment de scène, de ceux qui élargissent et agrandissent l’espace même du théâtre. Ici, je remarque que je reste marqué, comme au fer rouge, par la mise en scène d’Hamlet par Daniel Mesguish au théâtre de la Métaphore à Lille et comment il avait littéralement ouvert toute la scène, les cintres, jusqu’à la porte de sortie de secours, dans la scène pédagogique de la troupe expliquant au prince Hamlet ce jeu des illusions au théâtre. Faire entrer tout un méridien dans un théâtre, celui de l’Aquarium à Vincennes, cela paraissait prometteur.

Et maintenant, principe de réalité oblige, cette idée lumineuse, poétique en diable, les moyens même de la produire, confiez-les à quelques acteurs pesants, incompétents, contents d’être là, peut-être pas indoctes de la richesse de l’idée même de ce spectcle, mais tout à fait incapables, à une ou deux exceptions près, de faire décoller un spectacle, des acteurs en bois qui ne se départiraient jamais des caricatures du genre, déclamations, effets, afféterie, rire contraint, farce pas drôle. Ajoutez à leur incompétence manifeste, des difficultés d’élocution ou de mémorisation d’un texte et vous assistez au lent naufrage en deux heures, un assassinat en règle de ce qui aurait dû être un moment de rêve.

Parce que les Arpenteurs de Stéphane Olry, c’est justement cela, c’est le théâtre que l’on assassine, l’idée de rêve, de spectacle même. A force de tirer toutes les formes vers le commun, rien n’y fait le spectacle s’embourbe et ses seules tentatives crédibles de s’extraire de cette gangue tirent naturellement du côté du rire, de la blague manquée, manoeuvre dérisoire pour mettre les rieurs avec soi.

Et sans doute une des raisons, parmi les plus coupables de ce crime, demeure dans l’incapacité du metteur en scène, de l’auteur, en fait de toute cette troupe, de ce petit monde de théâtre, de s’extirper, un peu, des ornières coutumières et si fréquentes du spectacle, du théâtre : ici nous resterons englués dans le monde du nombrilisme. C’est à ce point consternant qu’une bonne moitié du spectacle s’essaye, d’une part à la récursivité en nous montrant tous les petits tracas de la scène — sans nous épargner les plantages, les pains, nombreux, semblent vouloir être excusés par des sourires de connivence avec le public auquel il sera beaucoup demandé, de patience — manière de nous expliquer à nous, le public, qu’un spectacle c’est tout un travail, de préparation notamment, dont le démarchage et la comptabilité ne sont pas étrangers, sans compter les revendications des uns et des autres — Ah ! les revendications de l’écureuil, un grand moment de bêtise crasse — et que voilà, on est entre gens qui se pensent brillants, qui sont capables de créer tout un monde à partir des plus viles viscitudes, du moins s’en croient-ils capables, et, d’autre part encore, la distanciation dont, ici, les effets seront toujours indigents, et le prétexte à masquer la médiocrité, à l’exception du passage de l’arpenteur musicien qui nous fait écouter ses captations sonores, seul moment du spectacle qui serait conforme à l’idée même que l’on se fait d’un spectacle avec de telles ambitions. Ce passage vaut d’être décrit, parce qu’il n’est pas simplement drôle, il contient surtout la seule chance encore vivante des possibles de ce spectacle. L’éclairage de la scène est alors réduit à la presque seule lampe frontale de l’arpenteur musicien, qui avait choisi de marcher nuitamment, il s’affaire derrière une petite console dont on imagine qu’il tire les sons et les extraits dont il commente les conditions d’obtention. C’est plein d’autodérision, cet arpenteur était sans doute le plus radical dans son approche, la marche nocturne et les captations sonores brutes, et ce qu’il nous fait entendre justement c’est le caractère dérisoire de ce qu’il a rapporté, mais qui est néanmoins incarné : il y a véritablement de la matière d’arpenteur qui finit sur la scène. Et ce sera la seule occurence d’une telle réussite, qui au vu du reste du ratage, paraît extraordinaire, quand cela ne devrait être qu’un tableau parmi tant d’autres de ce spectacle.

Et de façon inouie, tel un lapsus !, pas une fois ne sera fait mention de ce que les habitants du Méridien auraient eu à répondre à cette question un peu sentencieuse pourtant promise comme un leitmotiv au début du spectacle, qu’avons-nous à faire ensemble ?, — Ah ! la géénreuse idée ! — en fait, cette troupe se moque éperduement du reste du monde, elle évolue à quelques centimètres seulement du nombril de son auteur, ne comprend pas l’intérêt d’ouvrir son petit monde étriqué à un espace plus large, plus ouvert. Où, voilà comme on brade l’idée généreuse du début, en l’oubliant tout à fait, en oubliant ses intentions premières, cet oubli est tellement révélateur : la troupe de ce spectacle n’est ici que pour son médiocre plaisir d’être sur scène. On ne saurait trop recommander de ne pas aller voir ce spectacle, il est doûteux que la troupe s’apercevrait qu’elle joue tous les soirs devant une salle vide.

Faire théâtre de tout, on entend bien comme Antoine Vitez aurait aimé cette idée des arpenteurs d’une scène qui se serait élargie aux dimensions même d’un pays, en revanche, il aurait sans doute été horrifié de constater à quel point il avait été si mal compris par une troupe imbécile, qui, lorsque le sage montre le Méridien sur une carte, regarde les mains du maître qui déplient la carte, sans pouvoir comprendre que la carte n’est qu’une figuration du territoire.

Et l’on voit bien aux réactions des spectateurs de ce pauvre microcosme, qui ne tardent pas à rentrer chez eux, dès la fin du pitoyable spectacle, comment dans leurs conversations, ils sont déçus, certains même en colère, amateurs de théâtre, ils ont pu assister impuissant à son massacre. Des fois il faudrait se lever et hurler aux personnes prétentieuses sur la scène que cette insulte à l’intelligence, au théâtre même, non, n’est pas supportable.