Pianomania, documentaire de Lilian Franck et Robert Cibis, s’avère être un film à la fois passionnante et décévant à la fois. Le film suit les pas d’un accordeur de piano dont la grande compétence est manifestement recherchée par les plus grands solistes, parmi lesquels, fil rouge de ce documentaire, Pierre-Laurent Aimard, notamment dans l’année de préparation de son enregistrement de toutes les transcriptions pour piano des suites pour clavier de Bach . Cette quête-là d’ailleurs est passionnante, celle d’un musicien qui envisage d’enregistrer des prises pour l’éternité, et dont la préoccupation est de donner à entendre, au piano, l’âme des instruments pour lesquels les suites de Bach ont effectivement été écrites, le clavicorde, le clavecin ou même l’orgue.
Cette recherche est remarquable, et le film a cela pour lui de nous donner à voir, et entendre surtoiut, quelques échantillons de ce dialogue de passionnés que sont Pierre-Laurent Aimard et Stefan Knüpfer, l’accordeur donc, traquant jusqu’au bout de l’enregistrement des résonnances, des évanouissements et des réverbérations qui doivent par endroits ponctuer cette série d’enregistrements, dont on serait bien en peine de savoir combien de leurs auditeurs auront effectivement la capacité de discernement pour entendre de tels ergotages — il y aurait sans doute là matière à s’interroger un peu plus profondément, et de façon plus intelligente, à propos de cette forme curieuse d’élitisme, autrement que par le biais d’un dialogue assez sot entre l’accordeur et la productrice des fameux enregistrements et dans lequel un ersatz de psychologie de comptoir est servi froid sur le dos des solistes. Après-coup, je ne suis pas certain que Pierre-Laurent Aimard goûtera les diagnostics à l’emporte-piéce de son accordeur nettement plus fin dans les réglages de son piano, mais après tout Pierre-Laurent Aimard est peut être suffisamment organisé pour confier son piano à un accordeur et son subconscient à un véritable analyste, écoutant d’une oreille seulement distraite le diagnostic de son accordeur se croyant analyste, de même les conseils musicaux de son analyste, peut-être mélomane.
Pianomania est un film curieux, comme sans doute souvent les films qui s’attachent à toucher, même juste effleurer, les mystères de la création, ici de l’interprétation, parce que, naturellement, ils y échouent. Mais leurs échecs sont souvent passionants. Dans le cas de Pianomania, en dépit du très vif intérêt que l’on peut porter à ce film, l’échec se situe sans doute un peu avant cela. On regrettera qu’un tiers des scènes ne soit pas strictement centré sur la préparation à l’enregistrement des pièces de Bach, autant de scènes de dialogues entre l’accordeur et d’autres solistes émérites que Pierre-Laurent Aimard, mais qui restent à la surface des choses, au contraire du dialogue long et touffu entre Pierre Aimard et son accordeur, sans compter que les scènes avec les deux comiques, Richard hyung-ki joo et Aleksey igudesman, soient aussi légères que des scènes de la Grande Vadrouille, oui, c’est très drôle de jouer du Satie en étant allongé la tête sur la pédale et les mains inversées — mais est-ce musical ? —, après l’intense concentration, la montée vers ce paroxysme de Pierre-Laurent Aimard, un peu de componction n’aurait pas nui. On comprend bien que quand Pierre-Laurent Aimard est allongé sur le divan de son analyste, son accordeur cotoie d’autres pianistes, tout comme, sans doute, quand Pierre-Laurent Aimard joue du piano, son analyste reçoit d’autres patients, tout cela on s’en gourre un peu et le film besogne beaucoup à nous le montrer.
Mais surtout on peut regretter définitivement que les images de ce documentaire ne soient pas un peu plus constantes, bâclées quand les scènes se déroulent dans les coulisses, les escaliers et les dédales souterrains des salles de concert de Vienne, quand elles pourraient, en apprivoisant davantage leur esthétique froide, montrer que l’atelier de musique est un lieu aveugle, qui se moque bien des apparences visuelles, et au contraire les images deviennent esthétisantes, fétichistes, dès qu’il s’agit de l’instrument en lui-même et du corps-à-corps que se livrent l’accordeur et l’instrument. On rendrait volontiers aux réalisateurs leurs quelques tentatives formelles pour illustrer les arabesques de notes avec des arabesques de lumières floues, ou pire encore, ses images fixes des statuaires de Vienne. Alors que les images du long voyage en voiture vers Hambourg, à la maison mère de Steinway, sont bien plus réussies et justement induisent cette notion de quête qui est celle des protagonistes du film.
Enfin, il y a dans ce documentaire quelque chose qui n’est pas entièrement honnête et qui en fait l’hagiographie de l’accordeur de piano qui est poursuivi par des effets de caméra suggestive fort décoratifs. De même on ne doute pas que de nombreux plans ont été tournés et retournés pour souligner un dialogue intérieur qui tient surtout de la démonstration, indemne qu’il est de doutes, les scènes relatives à la livraison des têtes de marteau trop étoites sonnant terriblement faux.
Au même titre qu’une fausse note (pas nécessairement fausse d’ailleurs, approximative suffirait) dans un enregistrement historique, Pianomania est un oxymore surprenant, un film raté et passionnant à la fois.