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Formatage documentaire

A propos de Tanztraume d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann



Les adolescents c’est pénible. Très. On ne peut rien en faire. Ils sont mous, ils ne veulent rien faire. Ils sont paresseux. Une engence. Alors imaginez un peu les faire travailler sur un projet sur le long terme, un projet étalé sur deux années scolaires, un projet qui demandera d’eux de l’assiduité, du travail, de la constance, de l’engagement collectif. Elles doivent être bien folles ces deux anciennes danseuses du Tanztheater de Wuppertal, Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, de s’être mis dans la tête qu’elles allaient monter Kontakthof, cette pièce emblématique de Pina Bausch.

Le film Tanztraume d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann suit toute la construction de ce spectacle réalisé avec une quarantaine de jeunes gens, aucun n’ayant pratiqué jusqu’alors la danse, jusqu’à sa première sur la scène du Tanztheater de Wuppertal, laquelle se termine sous un déluge d’applaudissements et l’émotion palpable de Pina Bausch.

Le premier plan de ce film est un tableau de la pièce Kontakthof sur scène, en costumes, les jeunes danseurs décrivent des mouvements parfaitement synchronisés, l’aventure que l’on va nous raconter ici est un succès et connaît une fin heureuse. Et c’est presque rassurant parce que les plans qui font suite à ce premier plan, sont ceux des toutes premières répétitions, où l’on voit la quarantaine d’adolescents gauches, dissipés, impressionnés jusqu’au mutisme pour certains, pour d’autres ce ne sont que bravades immatures. Et le cheminement entre ces deux pôles va être long et seulement possible grâce à l’opiniâtreté extraordinaire de Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, les deux anciennes danseuses de la compagnie de Pina Bausch, en charge de piloter ce projet au long cours.

Progressant à pas de fourmi, on peut voir comment le travail se met doucement en place, de temps en temps la chorégraphe Pina Bausch vient rendre visite à cette jeune troupe, leur prodigue force encouragements bienveillants et conseils chaleureux — ce n’est pas la moindre des qualités de ce film que de montrer une Pina Bausch moins connue, bienveillante et chaleureuse donc, et surtout émue, notamment devant certaines séquences de sa pièce, dont les jeunes adolescents, en la dansant, lui renvoient les raisons mêmes pour lesquelles elle a créé cette pièce, le plan dans lequel Pina Bausch explique à ces jeunes gens que telle scène où ils sont alignés et doivent tourner sur eux-mêmes, comme au marché aux esclaves, au marché des corps, a été en fait motivée par le souvenir qu’elle avait, danseuse, d’avoir été pareillement alignée parmi d’autres, exposée, pour être éventuellement choisie par le chorégraphe, ce plan est une merveille de récursivité, de profondeur.

La lente progression est passionnante, on retrouve plusieurs scènes qui prennent graduellement corps et forme, jusqu’à les découvrir le soir de la première. Avec un peu d’attention on peut remarquer aussi certaines évolutions corporelles chez ces jeunes gens, et deviner ce qu’elles impliquent de grandissement de soi, et c’est sans doute là que pèche le documentaire d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann, il nous fait, spectateurs, insuffisamment confiance pour déceler ces mutations et s’emploie donc à les souligner maladroitement par des plans de coupe dans lesquels quelques-uns des jeunes gens s’entretiennent avec la caméra et livrent leurs sentiments, rien d’inédit d’ailleurs, avec lucidité ces adolescents décrivent les boulversements internes qui s’opèrent en eux grâce à la participation à ce spectacle, souvent en concevant de la reconnaissance vis-à-vis de Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet, on comprend même que leur parcours n’est pas rectiligne, certains, tout juste sortis de l’enfance, ont déjà eu à faire face à de lourdes adversités, mais était-ce indispensable ? Sûrement pas, encore une fois, avec un peu d’attention, on se rend bien compte que certains tableaux de la pièce sont problématiques pour des adolescents, apprentis danseurs, qui doivent apprivoiser leur propre corps et celui des autres, pour accepter de se deshabiller, même partiellement, par exemple, ou encore, de se toucher les uns les autres, autant de gestes qui ne font pas encore partie intégrante de leur quotidien.

Non seulement on regrette que ces scènes mordent sur le temps global du film et, à leur place, on aurait aimé davantage de plans du spectacle fini, à la fois la récompense pour les jeunes danseurs et pour nous les spectateurs de leur mue, mais aussi on ne peut que s’émouvoir qu’un documentaire qui s’attache pareillement aux formes travaillées ne s’émancipe pas davantage des standards et des poncifs du genre. Tout comme dans Pianomania, il est vraiment dommage que des réalisateurs de documentaires qui ont en plus le talent de choisir des sujets remarquables, passionnants en eux-mêmes, ne puissent se départir de formes et de règles qui relèvent davantage de la mise en boîte télévisuelle. C’est, nul doute, ce travers qui fait demeurer leur réalisation au seuil des oeuvres véritables. Ce sont des films visibles, davantage pour le sujet qu’ils traitent que pour le façon dont ils les abordent. Dans le cas présent de tels films vivent en vautours ou en coucous de véritables artistes, Pierre-Laurent Aimard pour Pianomania, Pina Bausch pour Tanztraume. Il leur manque l’essentiel, un vrai point de vue. Même neutre.