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L’hiatus Éole dans le paysage ?

Photographies de Céline Guichard

Il y a un hiatus esthétique entre mes contemporains et moi. En fait, je devrais plutôt dire « un hiatus parmi d’autres »…

Alors, puisque c’est l’été, rien de mieux que d’aller sur place, pour juger sur pièce de l’ampleur du hiatus, et confronter mes à priori à l’aune de l’expérience physique. Sur la route, brusquement, nous les avons vues, majestueuses. Plutôt que de passer, simplement, j’ai bifurqué pour aller voir, enfin, et nous confronter à leur véritable taille…

Mais quel est donc ce sujet si important ? Bah, rien ou presque, juste que j’ai remarqué que je n’étais d’accord avec personne sur l’esthétique des éoliennes. En fait, a chaque fois qu’elles arrivent dans la conversation, rarement, mais suffisamment souvent pour que je l’ai remarqué, je me retrouve seul au monde face à un rempart de fronts réprobateurs, condamnant unanimement leur « laideur » et déplorant d’une même voix « le gâchis du paysage ». Et lorsque j’objectais audacieusement que je m’interrogeais sur la nature de ce qu’il y avait à gâcher… je n’obtenais qu’agressivité et incompréhension. Quelle que soit la culture de mes contradicteurs, leur origine sociale ou leur âge, je me suis toujours retrouvé seul face à la beauté étonnante de l’immense perspective moderniste que dessinent ces grands moulins sur des territoires préalablement sans intérêt propre.

Ce jugement esthétique péremptoire pose deux problèmes : celui de leur esthétique propre. Qu’ont-elles donc de si laid ? Et celui de l’esthétique du paysage préalable. Qu’a-t-il donc de si précieux ?

Les éoliennes sont laides ?

Je vais avoir le plus grand mal pour expliciter cette assertion, tant elle me semble sans fondement. Là où l’on me projette de la laideur je vois une grande (euphémisme) beauté. Et une grande beauté formelle, doublé par l’accord entre forme et efficacité, cette utopie de la tension formelle qu’avait au début du XXe siècle le défunt design, qui s’épice ici d’une profondeur symbolique qui atteint au mythe si l’on pense à quelle divinité elle dédie sa fonction. Notre immense mât se paye le luxe de rassemble sous sa bannière la symbolique du moulin, c’est à dire d’Éole, de l’énergie du vent, transformé ici en feu, celui de l’ électricité plutôt qu’en terre, la farine. Nous sommes en présence d’un dispositif tout aussi opérationnel du point de vu énergétique que symbolique. L’épure moderniste de sa forme, la tension de l’aérodynamisme nous offre une incarnation monumentale d’un des quatre éléments, le vent, qu’elle transforme en feu électrique.

Du point de vu plastique, il n’y a rien d’autre à dire sinon à rappeler l’interpellation de Duchamp à Brancusi qui lui lance « un artiste, aujourd’hui, serait-il capable de faire une œuvre aussi belle et pure que cette hélice ! » alors qu’il visitait un salon d’aéronautique. Au-delà de la provocation, sous laquelle transpire le profond classicisme de Duchamp, cette réflexion marque une époque tendue vers l’efficacité de la forme, débarrassée de toutes scories décoratives. En effet, stylistiquement, notre éolienne vient de là, du dessin d’ingénieur tendant au meilleur aérodynamisme de l’hélice. Pour l’esthétique, nous sommes en plein modernisme, pour l’esprit - une forme conçue par un ingénieur-dessinateur - en pleine renaissance italienne. En effet, cet esprit de l’ingénieur de la renaissance que Duchamp tentera, comme un pastiche, de réinscrire dans son « grand verre ».

Pour un esthète, donc, les éoliennes sont belles à plus d’un titre. Objet quasi parfait, de plus chargé d’une signifiance autant historique, écologique, idéologique, que mythique. Leur dissémination dans le paysage s’inscrit comme un sursaut positiviste dans un monde en déréliction, comme un acte de beauté optimiste qui refuse l’inéluctable catastrophe annoncée de la civilisation du pétrole. Il y a dans ces immenses perspectives imaginées par la fiction du milieu du XXe siècle, comme un ultime geste pur, dans le vide, dans le vent, donc, d’une élégance désespérée qui me remue.

Je sais très bien ce que ces éoliennes ont de si laid dans le regard des autres. Elles sont entachées par le péché du modernisme, et toute chose moderniste est laide parce que nue, définitivement, pour tous ceux qui aiment l’insignifiance du détail décoratif, de la surcharge inutile, du masque futile des choses surannées qui fait croire à l’éternité.

Le modernisme a été adopté par tous au milieu du XXe siècle par pure nécessité économique, mais n’a jamais gagné une quelconque adhésion esthétique. Ceux-là mêmes qui se meublaient fonctionnel ne rêvaient que de pseudo-grand style entre « Louis » et « Louis » et d’intérieur cossu aussi bourgeois que fantasmé. Qu’on leur impose maintenant d’immenses sculptures « modernes », aujourd’hui, en pleine postmodernité (on attend toujours la post-postmodernité, qui gagne sûrement le concours de l’appellation la plus con), apothéose de « leur goût », en travers de ce qui reste de leur pseudo-décor originel chéri, leur est insupportable.

Le revers post-moderne n’a rien montré d’autre que ce rejet profond pour la nudité de l’usage, jusque dans le haut du haut des classes sociales, là ou soi-disant, on désirait se démarquer par sa modernité, la fameuse distinction bourdieusienne, cet excès du moderne n’aura jamais eu que très peu d’adeptes qui passeront tous à la bouillit post-moderne d’un seul homme, révélant ainsi qu’ils n’avaient jamais abandonné leur fantasme de « Louis », « Empire », et autre resucée de gloire passée aussi décorative qu’élitiste.

Dominé par une ligne de géant vrombissant (le bruit étant le seul argument négatif objectif), « ils » ne se sentent plus chez eux, c’est-à-dire dans leur passé rêvé qu’ils ont pourtant laissé pourrir, et que le gouvernement qu’ils ont élus dernièrement a prévu d’achever définitivement.

Ainsi, ces paysages gâchés, donc, que sont-ils, sinon « vides d’âme » au sens littéral, puisque dépeuplé, inhabités et reconstruits, donc complètement factices. En effet, ces vallons originellement formés par une paysannerie aujourd’hui exsangue ne sont plus peuplés que d’UN paysan, regarde bien, là, qui les parcourt en diésel quelques rares jours dans l’année, suivant ainsi le protocole mis au point dans les laboratoires d’agrochimie, ce même paysan que l’éolienne enrichie encore de sa rente, et le village, au fond, tombé complètement en ruine, n’a de vieilles pierres rénovées qu’au grès du fantasme de citadin aussi exotique qu’occasionnel. Devant la réalité physique de ces sculptures monstres, devant la forme énergétique, qui sont les rêveurs éveillés qui opposent leurs fantaisies, encore, d’un passée « authentique » qui aurai perdurer alors même qu’il n’est déjà que simulacre, reconstitution, sauvegarde de spécimen dans le formol ? Et ce simulacre, comme un foetus flétri dans son bocal, ne ressemble à rien, qu’à ce qu’il est réellement lorsqu’on dénude les regards de leur pré-juger, du masque de leur désir, un amas informe de vieilles pierres, maladroites, grossièrement plâtrées et sans valeur.

Nous devrions peut-être, comme Duchamp, nous souvenir des valeurs classiques, qui trouvaient les villages de l’époque hideux, et n’avaient d’égard que pour l’extrême aristocratie de l’art, la grande architecture, construite par les ingénieurs du temps. Je déroge donc de mes poussées de marxismes habituelles, pour faire l’éloge du « grand » commandité par le « pouvoir »… Mais, pour ce qui est des éoliennes, et le message collectif qu’elles renvoient, je ne suis pas sur d’être incohérent.

Je me rends bien compte du désespoir d’écrire ça, un éloge du positif, dans un temps si obtus. Après tout, je suis assommé, comme tous les humains aujourd’hui, par le poids du fiasco annoncé. Mais au milieu de la masse poisseuse de l’absence d’avenir qui nous paralyse tous, il me reste donc une faible étincelle électrique, fabriquée sans énergie fossile, qui me rappelle à mes vieux espoirs si bêtement positivistes.