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Les articles

L.L. de Mars, son oeuvre, sa vie.

A propos de Docilités de L.L. de Mars



La bande dessinée, on l’oublie sans doute, on le néglige à tous les coups, est un art récent, sauf à considérer comme je l’ai entendu, pendant certains cours d’histoire de l’art aux Arts Décos, que certaines formes de représentations par registres de l’art sacré du Moyen Age étaient des formes avancées de bandes dessinées, on entend de ces choses parfois !, qui ne compte pas un patrimoine aussi pléthorique que le laisse supposer la gabegie de sa production. Et donc dans une frange aussi mince de vraies richesses les quelques auteurs de bandes dessinées que l’on peut compter pour les grands jalons du genre, de ceux qui donnent à la forme bande dessinée son véritable vocabulaire, sa syntaxe, sa langue et ses formes, ceux-là ne sont pas nombreux, et il ne s’agit pas là d’en dresser la liste, ce serait nécessairement parcellaire, mais tentons tout de même une première passe, David B., Blutch, Daniel Clowes, Hergé, L.L. de Mars, Ben Katchor, David Rees, Art Spiegelman et Chris Ware — on a vite compris le caractère éminemment subjectif de cette liste, qui ne fait pas grand cas, par pur manque de goût personnel, de tout le fond ancien, et les lecteurs attentifs de mes lignes auront repéré qu’un de ces auteurs m’est très familier.

Favoritisme ?

Vous rigolez !, j’espère.

Tout comme pour la photographie, également forme récente, je considère qu’il y a deux périodes, celle avant Robert Frank et celle après, en matière de bande dessinée, j’aurais tendance à penser qu’il y a également deux périodes, celle qui précéde Breakdowns d’Art Spiegelman et celle qui lui fait suite — sachant que Breakdowns est une période en soi. Et les satisfactions de lecteur que je trouve dans le Spiegelman de Breakdowns sont celles, presque déclinées, que je trouve dans la bande dessinée de L.L. de Mars, surtout pour les plus brèves, les strips et recueils de strips. Pour vous en convaincre allez découvrir son dernier fanzine, à l’occasion de Pierre Feuille Ciseaux, une merveille. En revanche dans les albums de L.L. de Mars, la créativité graphique est celle-même des strips et des récits courts, mais elle s’appuie alors sur un texte nettement plus dense et souvent labyrinthique, et dans ce domaine, L.L. de Mars est à l’extrême pointe même de récits en bandes dessinées, comme il est absolument seul à en produire, un genre à lui seul, la bande dessinée érudite, docte à la fois des codes graphiques, mais aussi d’un propos, qui dans le cas de son dernier album Docilités, part d’une conception particulièrement aiguisée de l’histoire de la peinture, ici la figure du pouvoir telle qu’elle est peinte dans Grünewald, pour tirer vers le conte philosophique, sans cesse soutenu par un dessin et un graphisme à l’exigence égale.

C’est ici la marque de fabrique même de L.L. de Mars, et sans doute pas dans le seul domaine de la bande dessinée, nous parlons ici d’une propension que l’on trouve également dans ses autres modes d’expression : s’insinuer dans les plis mal refermés de ses prédécesseurs, une manière de conversation intime qu’il entretient avec les maîtres anciens, questionnement personnel qui quand il ne trouve pas ses réponses dans la peinture des maîtres donc, est prolongé de lui-même. Dans Docilités, le pouvoir tel qu’on le trouve représenté dans les peintures de Grünewald mais aussi dans la fresque allégorique du bon et du mauvais gouvernement de Lorenzetti, ces deux représentations du pouvoir, deviennent le point de départ d’un récit quasi social et contemporain, dans lequel il ne serait sans doute pas entièrement faux de retrouver les traits même de leur auteur, comme si le questionnement devant la peinture n’était pas, cette fois, l’occasion de considérations érudites, mais au contraire l’occasion d’interrogations autobiographiques.

Et là où beaucoup, dans l’analyse autobiographique, fouille complaisamment pour se représenter dans un éclairage grâcieux, voire avantageux, dans une belle clarté certes, mais menteuse, L.L. de Mars agit la matière autobiographique pour la mettre en équation avec un goût certain pour le combat et la lutte politiques, et ne souhaite, en aucune manière mettre de l’ordre dans ce matériau auquel il garde toute sa densité, en prenant bien soin, de refermer la boîte derrière lui, habile boucle graphique que celle de la figure d’une feuille carrée qui est dépliée en quatre sous-carrés, autant de cases par pages, pour être refermée et repliée, mais pour produire une autre forme, avec la même feuille de papier. Dans l’éclipse de ce dépliage, repliage, et la transformation qui en résulte, c’est tout un récit qui a accaparé le lecteur, dans une incroyable richesse graphique, chaque double page étant l’occasion pour L.L. de Mars d’opérer des variations, sur le cadre, le trait au crayon ou au pinceau, pour opérer deux niveaux différents de représentation, les citations, les collages par endroits, la trame parfois même, inventivité pléthorique d’autant plus jouissive que le trait reste à tout moment très ferme et soutenu.

On peut désormais lire de la bande dessinée avec un plaisir intellectuel comparable à celui de la lecture de Pascal Quignard, lecture exigeante, mais tellement enrichissante. Et avec Docilités, il ne s’agit pas seulement de lire, il y a cette écume graphique incomparable.

Il y a quelques temps déjà, fustigeant la timidité des éditeurs de bandes dessinées, qui ne publient pas les entreprises les plus adventives qu’il m’est parfois donner de voir dans les cartons à dessins de certains graphistes, au motif que de telles réalisations sont obscures, je m’étais risqué à un parallèle outrancier, il manquait encore aux éditeurs de bandes dessinées de publier leur Joyce, leur Artaud, leur Céline ou encore leur Beckett, les éditeurs assez suicidaires pour s’attaquer aux oeuvres exigeantes, arides, mais exceptionnelles de L.L. de Mars me font mentir. Grâce soit rendue aux frères Le Glatin, des éditions Bicéphale pour épauler pareille aventure — et en plus ils le font bien, en maintenant fermement le prix dans les bornes du raisonnable. Qu’ils en soient ici publiquement remerciés.