Les amis de mes amis ne sont pas mes amis. Et mes amis sont-ils encore mes amis ?
Encore une de ces invitations que je reçois dans mon courrier électronique pour devenir l’ami d’une personne dont je pensais justement qu’elle était, en vrai, mon ami. Mais l’invitation vaut pour un autre monde, un réseau social dont je n’ai naturellement cure, et à laquelle, je vais m’empresser de ne pas répondre. La seule réponse adéquate, à mon sens, à une telle invitation, c’est d’envoyer la personne au diable, mais le système apparemment ne donne pas la possibilité d’une telle réponse, le système en question fondant justement son intérêt sur le fait que nous soyons tous amis. La seule réponse sensée et permise donc dans ce monde de FACEBOOK©®™ est l’absence de réponse.
J’ai très mauvais caractère et oui, je suis grossier. Mais je ne suis pas le plus grossier de nous deux. Je considère que toute personne qui m’invite à rejoindre cette vaste fumisterie qu’est FACEBOOK©®™, est vraiment stupide de penser que je sois à ce point désoeuvré pour perdre mon temps à regarder mon nombril et celui de mes amis. Sans compter que je ne pourrais jamais assez la remercier, cette personne amie, de confier à FACEBOOK©®™ mon adresse de mail, et je ne sais quelles autres informations me concernant.
Et naturellement on me rétorquera que je suis vraiment un vieux con au point de ne pas savoir que ces invitations, sont, pour les plus nombreuses d’entre elles, automatisées par je ne sais quel script de malheur et que donc ce n’est pas de la faute de mes amis. Parmi ces amis, qui me veulent nécessairement du bien, j’en connais qui seraient bien du genre à se saisir d’enveloppes en affranchissement libre, adressées aux sociétés qui pratiquent la publicité par courrier et d’envoyer, par retour de courrier, à ces sociétés, leur façon de parler, moi-même, je goûte toujours ce plaisir, une enveloppe avec son gros T de pré-affranchissement et je ne manque jamais d’y mettre la dernière ordure que j’ai jetée à la poubelle et hop, j’envoie Nathan à la boîte aux lettres au bas de la rue, maintenant, il fait cela en vélo, pour son plus grand plaisir. Et bien ce sont les mêmes personnes, sur la boîte aux lettres desquelles on peut lire, de façon parfois même humoristique, que non, merci, pas de publicité, les mêmes donc, dont je reçois, de temps en temps, les invitations pour que nous devenions amis, ce que, chaque fois, donc, je prends en assez mauvaise part, n’étions-nous pas amis ? Non, ce n’est pas vrai, on n’est pas obligé de faciliter les choses à ces sociétés tentaculaires. De même que nul ne vous oblige à porter des habits estampillés, toujours très visiblement, du logo de leur fabricant, il n’est pas obligatoire de se rendre complice de ces menus larcins, appartenir à la communauté toujours grandissante des no-life qui ont un profil FACEBOOK©®™.
Alors c’est souvent que mes amis m’objectent qu’en n’étant pas dans FACEBOOK©®™, comme ils disent, je me prive d’une formidable caisse de résonance, qu’il faut voir l’affaire comme un amplificateur, que si je branchais un site comme le mien à FACEBOOK©®™, cela ferait un tabac, et toutes sortes d’arguments de ce genre, façon vendeur de lessive. Je ne fume pas de ce tabac, en fait je ne fume pas du tout. Gardez votre putain de baril d’Ariel. Et je me dis que c’est justement le moment rêvé pour préciser quelque chose. Ce que je tente de produire, dans le plus clair de mon temps, je le fais, très égoïstement, avant tout, pour mon propre plaisir, pour ma propre élévation, en grande partie guidé par l’idée que c’est encore de cette façon que j’emploie le plus utilement mon temps libre, et dans un sens plus large, mon existence. Que le fruit de ce travail plaise à une dizaine, une centaine, voire, soyons fous, à un millier de personnes, qu’est-ce que cela peut bien me foutre ? Je vous le demande un peu.
En revanche, je note ceci. C’est souvent que l’on me demande où est-ce que je trouve le temps de faire tout ce que je fais ? Jusque là, ma réponse, à cette question, que je comprends à peine, était que je n’avais pas la télévision et que du coup cela me laissait pas mal de temps vacant, je me demande si je ne devrais pas désormais mettre à jour mon statut et répondre que comme je n’ai pas de profil FACEBOOK©®™, et bien je dispose d’un temps libre suffisant pour me permettre cette modeste tentative d’émancipation qu’est le site du Désordre. Parce que je suis aussi obligé de constater ceci : les quelques bribes que j’ai perçues de FACEBOOK©®™, chaque fois qu’un ami m’en montrait le fonctionnement au travers de son profil, ces aperçus m’ont fait frémir. Immanquablement ce que j’y ai vu m’a dégoûté. Tel proche, parce que les proches de mes proches ne s’éloignent pas tant que cela, se sert de son téléphone de poche ultra sophistiqué pour mettre à jour son profil FACEBOOK©®™ et indiquer qu’il s’ennuie dans le train et rapidement 12 personnes aiment ça, en voilà un à qui je vais pouvoir offrir toutes sortes de livres pour que justement il ne s’ennuie plus dans le train. S’ennuyer dans le train ! Je ne m’ennuie jamais dans le train. Telle autre tente désespérément d’attirer l’attention de son millier d’amis, vous vous rendez compte ?, mille amis mille sabords, sur le dernier post très indigent de son blog, et va même jusqu’à démarrer le flux des appréciations positives en déclarant aimer ce qu’elle vient d’écrire. Et rapidement n-1 personnes aiment ça aussi. Je dois être très con parce que je ne m’imagine même pas tenter d’attirer l’attention de mes amis à propos de la dernière de mes réalisations tant je trouve le procédé obscène (mes amis savent très bien où je range mes dernières réalisations, dans un site internet, consultable à toute heure, ils y vont bien quand ils veulent, et si ils veulent), alors essayer, en plus, d’influer leur jugement sur cette dernière réalisation de façon positive, pour moi cela tient de la schizophrénie, ce pour quoi, je pense que je ne suis pas mûr. Telle autre connaissance est lancée dans le combat singulier de créer un mouvement de solidarité virale pour une cause idiote qu’il trouve sans doute très désopilante, le-groupe-des-gens-qui-en-ont-assez-des-pères-Noël-qui-pendent-aux-fenêtres-dès-le-mois-de-novembre et 28 personnes aiment ça, à lui j’indiquerais bien quelques initiatives solidaires où sa, par ailleurs, grande intelligence ne ferait pas défaut et serait sans doute bienvenue.
Et pendant que ce petit monde fort sot et fort important s’ennuie en se donnant, au contraire, l’impression de beaucoup s’amuser, vous ne devinerez jamais ce à quoi j’occupe, par exemple, mon temps ? Et bien je suis dans mon garage, je travaille, je tente de nouvelles choses en photographie, je prends des notes à propos des dernières expositions que j’ai vues, des livres que j’ai lus récemment et des films que je suis allé voir ou que j’ai téléchargés, j’ajoute de nouvelles galeries à mon petit Désordre, je potasse le mode d’emploi de mon nouvel appareil enregistreur de sons, payé grâce aux clients du Fourbi, merci à eux, et je profite justement d’un temps mort pour rajouter quelques images à la série des hommages à Henri Cartier-Bresson dans le Fourbi, et je tente de trouver des façons inédites pour mettre tout le fruit de ce travail en ligne. Et heureusement que je le fais, avec quelques-uns de mes semblables, parce que si nous le faisions pas, je me demande bien de quoi vous pourriez causer sur FACEBOOK©®™ ? Certainement pas de ce que vous, vous tentez de faire. Parce que cela fait bien longtemps que vous ne savez plus, amis artistes, ce que c’est que de travailler, de passer de longues heures concentré dans votre atelier et d’avoir le courage d’essayer de nouveaux pas de côté, vous êtes devenus de simples spectateurs, honte à vous. Et il y aurait aussi à dire à propos de cette phagocie dégoûtante du web, par aspiration indiscernée, par FACEBOOK©®™ et ses sectaires, mais voilà j’ai un peu mieux à faire que de tâcher d’une part d’y penser et, dans une deuxième temps, de mettre cette réflexion en forme.
Il y a aussi ce dernier argument que j’entends régulièrement, grâce à FACEBOOK©®™, la révolution a triomphé en Tunisie et en Egypte, c’est rigoureusement exact — bien que très exagéré —, comme il est rigoureusement exact que les pouvoirs totalitaires encore en place dans cette région du monde, et en lutte contre leurs propres peuples, savent désormais très bien s’adapter à cette propagation, ainsi en Syrie la police torture les personnes qu’elle arrête pour obtenir leurs codes d’accès à leurs profils FACEBOOK©®™ et autres réseaux sociaux. De là à penser que cela aide grandement le pouvoir totalitaire à rester en place et à mater cette révolte.
Bon j’ai fait un peu le tour non ?
En fait non, pas tout à fait. Parce que ce n’est pas suffisant, l’ennui régnant sans partage dans FACEBOOK©®™, et ce dernier étant couplé avec l’incurable maladresse de mes contemporains pour l’informatique, ce qui était déjà un bourbier devient aussi, au point de devenir sa fonction propre, une décharge absolument puante, dans laquelle les ragots, la calomnie font tous les jours des victimes, parce que réunissez quelques milliers de pauvres personnes désœuvrées et leur premier réflexe sera de créer lentement les conditions de la prochaine guerre mondiale, créer des clans dont on prétend faussement que ce sont des communautés d’affinités, quand en réalité ce sont surtout des sections claniques à but pervers. A propos des affinités, avant de vous récuser, trier par sexe vos centaines, voire vos milliers d’amis et notez comment c’est beaucoup le sexe opposé qui compose la longue liste de vos amis — inverser la donne si vous êtes homosexuel(le). La notion d’amitié devient un errement merveilleux, on est l’ami d’une marque de chaussures — j’exagère à peine, j’ai un ami qui est ami avec la Maison Européenne de la Photographie, ce dont je ne pourrais jamais me prévaloir, j’en ai bien peur — on compte ses parents, ou même ses enfants, parmi ses amis, là franchement je m’incline, je pensais avoir des rapports sains avec ma famille, mais j’étais loin du compte, vous, vous êtes arrivés à créer les conditions de l’amitié à l’intérieur d’une cellule familiale, des gens qui ne peuvent pas se sentir dans l’existence suite à des fâcheries sans fin, se voient régulièrement proposer des demandes d’amitié de ces mêmes personnes ennemies par le truchement de ces foutus scripts à la pertinence douteuse, on drague, on se fait draguer, en plein jour, au vu et au su de ses centaines d’amis, comme c’est romantique !, allez je vous laisse à vos PQR — Plans-cul Réguliers. Et on désamifie. A l’intérieur même de fratries. Je me disais aussi cette notion d’amitié à l’intérieur même du cercle familial, cela n’avait rien de très naturel.
Et très franchement, de tout cela, je n’en avais pas vraiment grand chose à foutre, je me désolais seulement de constater que certains proches étaient pareillement embarqués, mais après tout cela les regardait, et pour ma part j’aurais désormais beaucoup de pitié pour eux quand je les entendrais dire qu’ils n’ont pas le temps de se faire correctement à manger. Ca ou autre chose.
Alors pourquoi je m’énerve aujourd’hui ?
Parce que je viens de comprendre qu’une de mes récentes tracasseries émanait justement de cet océan de merde qu’est FACEBOOK©®™ : une tentative assez vaine de calomnie et de diffamation — pour laquelle je réfléchis au bien-fondé de poursuites. Ce que je suis parvenu à déterminer, en l’espace d’un petit mois, en créant une fausse identité. Vous feriez bien de vérifier dans vos longues listes d’amis, de savoir si vous êtes bien certain de la bienveillance de chacun d’eux, parce que j’ai pu vivre dans la peau d’un autre au vu et au su de beaucoup de gens qui me connaissent pourtant, et qui vont probablement conclure prochainement de mon silence sur FACEBOOK©®™ que je suis morte. Et je conseillerais vivement à tous mes amis qui, de temps en temps aimeraient, me convaincre des fortes potentialités de l’outil FACEBOOK©®™ d’y réfléchir à deux fois, parce que je ne les ai pas vus souvent se servir de FACEBOOK©®™, ces derniers temps, pour autre chose que de vraies trivialités.
Mais surtout ce que vous feriez bien de faire, une mauvaise fois pour toutes : écraser vos données FACEBOOK©®™, aller prendre l’air et redevenir les personnes brillantes que pour, nombreux d’entre vous, vous êtiez avant de devenir des légumes, non plus assis devant votre téléviseur, mais devant vos statuts.
Et nous pourrions être amis. A nouveau. Je promets même de redevenir poli et courtois.
En toute logique ce billet de très mauvaise humeur du bloc-notes devrait me valoir de nombreuses demandes d’amitié sur FACEBOOK©®™ : vous n’avez vraiment que ça à foutre ?
Je me souviens qu’au lycée, une vanne que l’on lançait, pas très finement, aux collants, c’était : « tu cherches des amis ? » Et vous, vous cherchez des amis ?