Julien me passe ce lien amusant, pour les non-Aglophones parmi vous, je tente de résumer ce dont il y est question. Un photographe animalier, du nom de David Slater, lors d’un reportage dans une réserve, se fait dérober son appareil-photo par de grands singes qui poussent la facétie jusqu’à prendre quelques images avec l’appareil dérobé. L’histoire ne précise pas comment le photographe a récupéré son appareil, ou juste la carte-mémoire, toujours est-il qu’il récupère l’un ou l’autre, ou les deux, et rentre à son agence en racontant avec plaisir cette histoire, et de publier les photographies prises par les singes. Ces photographies sont alors frappées du signe de copyright de l’agence de presse dont dépend le photographe, l’agence Caters News Agency.
Et apparemment l’agence en question n’a pas trop l’air de plaisanter quant à ce copyright. Or, le droit américain, en la matière, est apparemmement formel, seule la personne qui a effectivement pris la photo détient les droits de cette image. Donc le singe. Imaginez que vous êtes à Barcelone, vous aimeriez avoir une photographie de vous avec votre compagne ou votre compagnon devant la Sagrada Familia, un quidam sentant votre embarras à être des deux côtés de l’appareil-photo se propose gentiment de vous obliger, vous photographie donc et vous rend, enfin c’est ce qu’on espère dans ce genre de cas, votre appareil-photo, par politesse, numérique permettant, vous lui montrez la photographie qu’il a prise de vous, vous échangez un sourrire ou une poignée de main, sachez que cette personne détient logiquement les droits de cette image.
Que fait cette agence de presse en s’appropriant indûment les droits de cette image ? Est-ce qu’elle ne dit pas in fine que les photographes qu’elle représente sont apparentables à des singes habillés ? Et est-ce que ce n’est pas là le dernier avatar de cette merveilleuse course dans le mur des tenants des droits d’auteur, du copyright et autres vieilles lunes d’un autre siècle désormais, et que les usages numériques et la mise en réseau invalident tous les jours ?
Je reviens à l’exposition à Arles cette année, From here on, et du tollé qu’elles ont suscité. Il fallait voir la pathétique manifestation de ces photographes inquiets pour leur sacro-saint copyright. Ils sont mignons, les photographes, dans leurs grandes tuniques noires, leurs pancartes de pacotille avec leurs slogans écrits dans des encadrés noirs pour imiter les publicités anti-tabagie — ce qui commence à être une sérieuse stéréotypie en matière de communication visuelle —, mon slogan préféré, Utiliser des images libres de droit nuit gravement à la créativité, ne commencez pas, on aimerait tellement entendre la démonstration théorique qui sous-tend ce slogan, et toutes les images de cette très grosse manifestation dûment copyrightées, pas une d’ailleurs de ces photographies qui s’éléverait au dessus du lot de ces images généralement prises par des amateurs à l’aide de leur téléphone de poche, ce qui, à mon sens, est la pire démonstration qui soit de l’inaptitude des professionnels de la profession de se démarquer justement de l’imagerie amateur.
Finalement je la trouve vraiment remarquable, emblématique, cette photographie autoportrait de singe, « singeant » justement cette habitude de mes contemporains de se servir de leur téléphone de poche pour se prendre en photo — je ne sais plus où j’ai lu que la focale des téléphones de poche était justement prévue pour cet usage principal — à la première occasion, généralement avec des poses d’hystériques en pleine crise, la bouche généralement grande ouverte — ce que finalement ils sont sans doute au delà de ce que ces autoportraits montrent.
Nous sommes tous des singes photographes. Et les photographes sont une espèce en voie de disparition, c’est triste, mais pas dramatique.