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Les articles

Quelque part, pas très loin de son nombril

A propos de Somewhere de sofia Coppola



Sofia Coppola a eu une enfance très traumatique. Fille du réalisateur Francis Ford Coppola, elle est devenue elle-même réalisatrice de cinéma. On ironise trop facilement à propos des fils et des filles de et de leur difficulté à se faire un prénom. Prenez Marine Le Pen par exemple. Vous imaginez vous, être la fille de Le Pen ? Vous imaginez un peu comme ça devait être difficile au lycée d’être la fille de Le Pen ? au lycée Florent Schmitt de Saint-Cloud ?, d’ailleurs ce lycée ne s’appelle plus comme ça, découverte récente fut faite que Florent Schmitt, compositeur de mes deux, n’avait pas été très recommadable dans ses fréquentations entre 1940 et 1944. Mais remarquez, dans les années 80, c’était dans ce lycée au nom de collaborateur que sont allées les filles de Le Pen, elles étaient trois si mes souvenirs sont exacts. J’ai été dans la classe de l’une d’elles, très franchement je ne me souviens plus laquelle, elles étaient toutes les trois blondes aux yeux bleus, et surtout elles s’appelaient Le Pen. Un jour je suis tombé sur une interview de Fifille dans un magazine de salle d’attente, dans lequel elle expliquait que cela n’avait pas toujours été facile d’être la fille de Le Pen, qu’au lycée notamment…, j’étais rétrospectivement ithyphallique, elle m’en voulait encore. Donc vous voyez être la fille de Le Pen ce n’était pas rose tous les jours. Et même que Papa avait du déménager dans la seule ville de France, Saint-Cloud, dans laquelle Fifilles avaient toutes les chances de ne pas trop vivre un enfer, tout ce petit monde serré dans une étroite villa de Montretout (une sorte de méta Saint-Cloud, un Saint-Cloud à l’intérieur même de Saint-Cloud, je vous jure que de tels endroits existent).

Donc vous imaginez un peu vous être la fille de Le Pen. On connait la suite, Fifille obligée de reprendre le flambeau, pour ainsi parler, du parti d’extrême droite du père, alors qu’elle aurait tellement aimé être poisonnière — d’ailleurs à chaque fois que je vois Marine Le Pen à la téloche, je ne sais pas pourquoi mais je lui trouve un petit air de Yellowsubmarine — il est des destins plus faciles. Alors imaginez un peu, être la fille de Coppola, et à l’instar de la fille de Le Pen, devoir reprendre les affaires finissantes du père, le cinéma. On imagine facilement la scène, dans le bureau du père ombragé par des stores vénitiens, la lumière est tabac, le père fume le cigare derrière son bureau et son sous-main en cuir pleine-peau, Approche ma petite, approche, voilà ta maman me dit que tu aimerais faire des études d’esthéticienne, c’est très bien esthéticienne, c’est un très beau métier, mais Papa n’a pas besoin d’esthéticienne pour le moment. Or tu as à coeur de faire plaisir à Papa n’est-ce pas ?, Oui Papa. Maman me dit que la comptabilité t’intéresse également, Oui Papa j’aimerais bien étudier et plus tard éplucher des livrets de compte, oui c’est bien ma fille mais ton frère Roman s’occupe déjà de comptabilité, non vraiment, ma petite Sofia, je suis désolé, mais il va falloir que tu deviennes actrice de cinéma et plus tard réalisatrice. Tu as envie de faire plaisir à Papa n’est-ce pas ? Oui, Papa. On ne rigolait pas de trop chez les Coppola.

Et voilà comment une Fifille-à-son-Papa qui aurait fait une excellente esthéticienne, la meilleure de toutes, ou même une comptable tout à fait acceptable, est, in fine, condamnée à devoir devenir actrice, et même pire, réalisatrice de cinéma, destin particulièrement cruel surtout quand on comprend rapidement que Fifille n’a naturellement aucun talent pour le cinéma.

D’autant que l’enfance de la petite Sofia n’a pas été rose tout le temps, son père traverse une grave crise traumatique, il a des soucis au bureau, le dossier Apocalypse Now qui lui donne bien du soucis, alors vous pensez la petite Sofia si elle trinque, elle va sur ses dix ans. Un père absent et tourmenté et du coup enfermée dans cet hôtel pour gens du cinéma, le Chateau Marmont, mais n’allez pas vous faire des idées, cela ne devait pas être la vie de chateau tous les jours, il fallait se faire son petit déjeuner, ses oeufs bénédictine, soi-même.

Mais la petite Sofia est courageuse, elle décide de toute la force de ses petits bras, de relever le défi paternel, elle fera du cinéma. On connaît mal sa carrière d’actrice, je dois avouer n’avoir vu aucun des nanards dans lesquels elle fut filmée, mais à mon avis c’est un argument de la défense, dirigée par des singes habillés d’Hollywwod, elle pouvait difficilement y apprendre son futur métier de réalisatrice. Et de fait la carrière de réalisatrice de la petite Sofia commence mal. Virgin suicides est un navet insipide, la petite Sofia fait comme elle peut, pensant bien faire, elle inclut, dans la bande-son les tubes qu’elle écoutait en boom à la fin des années 70 — rappel : les années traumatiques, Papa fait sa crise du Viet-Nam — et nous parle de la désespérance de ces jeunes filles américaines trop gâtées par des parents trop riches et trop distants, on ne parle pas assez de cette désespérance-là, je vous l’assure. Les toiles s’enchaînent, la courageuse petite Sofia s’essaye à l’humour, malheur à elle !, elle aurait du écouter Terry Jones des Monty Python, qui sait donc de quoi il parle, quand il explique que rien n’est plus démoralisant que de tenter d’être drôle et de ne pas y parvenir. Ah ! les plaisanteries sur le fait que les Japonais sont des personnes de petite taille, dans Lost in translation, c’était bien essayé, un essai courageux.

Mais Papa n’est pas ingrat ni en reste, il fait jouer à fond les rouages de son entreprise, la critique est unanime, et se répand en éloges à propos de Fifille pour faire plaisir à Papa. Du coup Fifille se dit que peut-être, après tout, ce n’est pas si grave si Papa ne l’a pas laissée devenir l’esthéticienne qu’elle rêvait d’être. Elle décide de se vouer désormais corps et âme au cinéma. Elle se documente. Pour son prochain film, ce sera Somewhere — je vous épargne toute chronique de Marie-Antoinette, après avoir vu Lost in translation je m’étais dispensé, sans doute trop hâtivement, d’aller voir toute production de Fifille, je n’ai donc pas vu Marie-Antoinette.

Dans la nouvelle vague pour les Nuls et le Cinéma en dix leçons et sans peine, elle lit sans doute que le réalisateur parle souvent de lui-même dans tous ses films, vaillante petite Sofia qui décide de délimiter scupuleusement le périmètre de son cinéma, un cercle de cinq ou six pouces de rayon autour de son nombril. Elle veut aller plus loin encore, faire l’inventaire complet de tous les articles de Trucs et astuces pour bien réussir son film, le plan fixe, le plan large, le travelling avant, le travelling arrière, le hors champ, le plan-séquence, tout y passe. Et puis la brave petite-Sofia-à-son-Papa, elle s’est dit qu’elle n’était pas plus bête qu’une autre, que si les critiques avaient été bonnes jusque-là, il n’y avait que les mauvaises langues pour croire que ce fut un effet d’entregent de son père, d’ailleurs son père, longtemps qu’il n’a plus fait de film, maintenant il fait du vin californien et sa cuvée fétiche a été baptisée du nom de sa petite esthéticienne de fille — j’espère qu’ici on apprécie le souci de documentation des articles du bloc-notes. Un père énamouré. Après avoir été le père absent avec les conséquences que l’on sait sur la psychologie à fleur de peau de Fifille, il est un père trop aimant. Les conséquences n’en sont pas moins terribles, la petite Sofia finit par s’aimer, par beaucoup s’aimer. Ce qu’elle montre par dessus tout dans son dernier film, non pas tant dans le personnage de Cleo, son alter ego des années de Papa-absent-apocalypse-now, non, Sofia Coppola s’aime et se regarder filmer, se filmer, s’aimant se filmant, se filmant s’aimant, elle en perd un peu le sens commun de cet amour fou. Elle s’attarde de trop, ses travellings sont interminables, sans raison à cela, si ce n’est sans doute, effet du crapaud se croyant boeuf, l’envie pour elle de ressembler à ces cinéastes dont elle a du entendre les noms dans les conversations de son père, enfant. Son montage peine à couper dans une matière qu’elle aime de trop, ses rushes, c’est une véritable régression au stade anal, l’enfant qui rechigne à se séparer de ses excréments. Ses hors-champs tiennent naturellement de la carricature, et ses cadrages des vrais naufrages.

D’un autre côté pour un film autofictionnel d’esthéticienne ayant grandi dans le milieu du cinéma c’est déjà pas si mal, il y a même des moments qui donneraient l’illusion de la maturité, un peu à la manière de ses adolescents qui, de temps en temps, scient leurs parents par la pertinence d’une de leurs remarques, puis rompent toute illusion et gâchent tout par une seconde remarque qui les resituent mieux du côté de l’enfance dont ils peinent tant à sortir. Ainsi l’enchaînement des deux premiers longs plans du film n’est pas si mauvais, un type fait des tours de pistes avec sa puissante voiture de sport, ça prend le temps des cinq ou six tours, caméra fixe, puis deux stripteaseuses font un show pitoyable au type de la voiture dans sa chambre d’hôtel, ça dure tout le temps de la chanson des Pixies — les Pixies ils sont hyper cools, c’est du rock décalé, ça permet aux esthéticiennes qui se piquent de cinéma de bricoler une bande-son de leur petit film en donnant l’impression que ce sont des esthéticiennes à la cool — bref c’est un très long et très ennuyeux strip-tease, on se dit tiens l’enchaînement de deux plans longs pour décrire l’ennui, et puis patatras, le plan de trop, les strip-teaseuses se rhabillent, plus exactement elles remballent leur matériel dans un sac de sport, notamment les deux barres en inox autour desquelles elles se contorsionnaient lacivement. C’est monté plus serré, Sofia nous explique qu’en fait ses deux danseuses font leur show à domicile, tout comme elle explique, son personnage principal fait l’idiot dans un escalier, qu’il vient de se casser le bras, elle ne pourrait pas commencer son premier plan avec son personnage, le bras déjà dans le plâtre, en tant qu’esthéticienne elle ne pense pas que le spectateur peut penser tout seul, tiens le type a le bras dans le plâtre, il a du se le casser. C’est un film sans mystère.

Bref la petite Sofia qui, encore une fois, aurait sans doute fait une excellente esthéticienne ne sait absolument pas faire de films, elle ne sait pas parler d’autre chose que d’elle-même et elle aimerait tellement qu’on l’aime autant qu’elle s’aime elle-même. On aimerait bien lui proposer une aide charitable, lui faire la liste de tous les trous par lesquels son film prend l’eau, on n’en finirait pas. Dès le troisième plan ce n’est qu’une suite ininterrompue de plans prétentieux et ineptes.

On ne peut que souhaiter que Marine Le Pen soit aussi incapable de reprendre les affaires familiales que Sofia Coppola.

Et merveilleux effet de mise en abyme, le lendemain, à l’hôtel, à la télévision je tombe sur une émission hagiographique à propos de Sofia Coppola, elle est interviewée en compagnie de Stephen Dorff, son acteur principal dans Somewhere, film dans lequel il campe un acteur plein de succès mais sans épaisseur vraie. Lors de la promotion de son dernier film il se retrouve piégé dans une conférence de presse devant un parterre de journalistes qui applaudissent et rient à tous ses soupirs, mais il est bien incapable de faire une phrase complète ou de répondre à la moindre question, qu’importe il est manifeste que les journalistes sont là pour la promotion du film. Et bien cette scène n’a pas du être trop difficile à jouer pour cet acteur sans relief, tant Stephen Dorff paraît, à la télévision, et donc très peu soumis à des rudesses de questions pièges, tout aussi incapable de terminer une phrase entière.