partager partager

Les articles

Trouvé sur une clef USB, un diamant incomparable

a propos d’Au revoir de



Les révolutions tout juste passées, en cours, ou à venir, du printemps arabe offrent un éventail large et complet de dynamiques qui sont, somme toute, assez compliquées à décortiquer, celles des révolutions. Et sans doute aussi, si des autopsies précises pouvaient en découler, nombreux seraient les peuples opprimés qui pourraient calculer au plus juste leurs chances d’aboutir dans leurs destinées révolutionnaires et d’émancipation. On a cependant le sentiment que l’embrasement ne ressort pas du calcul, mais bien davantage de l’intuition, par nature insaisissable. A contratrio, je me suis toujours demandé de quelle façon également intuitive, et insaisissable donc, fonctionnaient les dictatures dans leur écrasement du peuple, quelle était leur solidité effective, ou au contraire leur fragilité.

Je ne doute pas, naturellement pas, des grandes facultés de violence et de terreur dont un état tout puissant et totalitaire est capable, en revanche il me semble que tout état puissant et totalitaire qu’il soit, il ne peut parvenir à dominer totalement son peuple, que la notion même de peuple contient la résistance nécessaire au pouvoir, à plus ou moins brève échéance, cela s’entend. La domination étatique ne peut pas être tellement nombreuse qu’elle s’étend absolument dans toutes les couches de la population de façon égale, allant jusqu’à tracasser ses citoyens, plus sûrement ses sujets, jusque dans l’accomplissement naturel de leur existence. Je me souviens par exemple qu’à Brno, certains de mes collègues tchèques les plus âgés étaient tout à fait capables de me parler de moments agréables et mémorables de leur existence tandis qu’ils vivaient sous le joug d’un régime commniste particulièrement autoritaire, régime qu’ils condamnaient par ailleurs sans équivoque, et dont ils ne manquaient jamais de redire à la fois l’absurdité, mais surtout la crainte qu’il inspirait.

J’imagine que la question que je me pose, c’est de savoir à quelle distance raisonnable on peut se tenir du pouvoir étatique dans sa volonté d’opprimer en pouvant s’imaginer vivre, à la fois en résistance, mais dans l’abri hypothétique d’être suffisamment fondu dans la masse.

Le film Au revoir de Mohammad Rasoulof semble répondre avec précision à cette question : en fait les dictatures, ici le régime totalitaire de Mahmoud Ahmadinejad en Iran, ont un pouvoir proliférant qui va un peu au delà d’une terreur induite et imaginée par ceux qu’elle opprime — attention, je ne pense pas, absolument pas, que les personnes vivant dans des régimes de dictature, imaginent les violences dont ils souffrent ou qu’ils ont à craindre, pitié !, ou encore, même, je ne sous-entend pas que le pire soit la crainte que de tels régimes inspirent, plutôt que sa matérialisation, son avénement. Cette étendue de la terreur est en fait telle justement que le moindre geste de la vie quotidienne comprenne toujours sa part de risques d’une part, mais d’autre part il est chaque fois urgent de le rendre le plus conforme possible à la norme en vigueur si on ne veut pas attiser, quasi-immédiatement, les soupçons d’une surveillance très intimidante.

Et c’est sans doute là, dans cette terreur des gestes de tous les jours, qu’est contenue l’efficacité terrifiante d’une telle dictature. Et quiconque nourrirait le projet de quitter le pays, le fuir, d’une façon ou d’une autre, a toutes les chances de rencontrer très rapidement les traces d’une surveillance, qui, si elle n’est pas omniprésente, parce qu’elle n’en a sans doute pas les moyens matériels, elle n’en est pas moins très alerte. Et les difficultés qui seraient inhérentes à un tel projet de fuite, paraissent se multiplier d’elles-mêmes si la personne qui tente de fuir est une femme.

La stratégie de fuite du personnage principal d’Au revoir est celle d’un recours administratif. Avocate ou juriste, impliquée dans la défense des droits de l’homme, elle a compris, sans pouvoir se méprendre, la nécessité de la fuite pour elle. Et décide donc d’employer une voie administrative pour laquelle elle engage les services d’un avocat spécialisé qui monte un scénario sensé épouser les lignes de contour de lois nécessairement liberticides mais qui prévoient néanmoins des interstices au travers desquels il paraît extraordinairement compliqué de se faufiler. Dans le cas du personnage interprété par Leyla Zareh, la stratégie de son avocat consiste à faire valoir qu’elle est enceinte et également invitée dans par une institution étrangère pour une conférence suite à un article qu’elle aurait écrit, qu’elle n’a d’ailleurs pas écrit, l’article en question est une fabrication de son avocat, la grossesse, si elle est bien réelle, a été entièrement voulue pour suivre le scénario.

Et suivre cette stratégie paraît déjà extrêmement complexe et ne tarde pas à lui valoir un regain d’intérêt de la part des services de police. Ce qui n’est jamais bon.

La tension du film est croissante, c’est un très merveilleux numéro d’acteur que nous livre ici Leyla Zareh, qui joue une forme angoissée de l’impassibilité tenace — on aimerait pouvoir envoyer Ryan Gosling, l’acteur désespérant de Drive (1) de Nicolas Winding Refn prendre quelques leçons de jeu, notamment pour cette impassibilité à la fois très crédible et dans laquelle s’insinue lentement le couteau de la peur — qui paraît franchir une à une les très nombreuses formalités qui vont lui permettre de prendre cet avion pour l’étranger. Le parcours est semé d’embûches c’est le moindre que l’on puisse en dire, toutes qui doivent être franchies et auxquelles, c’est là le plus terrible en somme, s’ajoutent les difficultés personnelles, la grossesse se complique et en parallèle des formlités légales, elle requiert également son lot de rendez-vous médicaux, parmi lesquels une amniocentèse qui ne sera pas porteuse de bonnes nouvelles, la relation avec un mari-fantôme s’étiole, sa mère s’inquiète, les voisins posent aussi des questions, le propriétaire fait des misères pour rendre la caution et au travail cela ne va pas fort.

Avec un courage extraordinaire le personnage paraît réussir dans sa très lente extraction de la société iranienne, chaloupant entre un danger qui se rapproche, un premier contrôle à son domicile lui vaut une amende pour possession d’un démodulateur pourtant inopérant à capter les programmes satelliraires, puis ce sera une visite plus musclée des forces de l’ordre, en civil, qui aboutira à la confiscation de son ordinateur personnel, et une entraide irrégulière des uns et des autres, la secrétaire de l’avocat, qui ne refuse pas les bakchichs mais qui semble honnête et sincère en poussant son dossier, le portier de l’hôtel qui accepte de l’héberger les dernières nuits à Téhéran avant son départ, en dépit de l’absence remarquée de son mari ou, par défaut, de son autorisation écrite, soutiens qui ne sont jamais permanents, tout concoure à rendre le projet de fuite de plus en plus fragile. La construction lente, précise dans les détails, n’épargnant pas au spectateur des temps d’attente, par exemple le temps qu’il faut à la secrétaire de l’avocat pour se lever de son bureau, frapper à la porte de son patron, attendre qu’il veuille bien faire signe d’entrer, entrer, refermer la porte, poser la question, ce que l’on ne voit ni n’entend, écouter la réponse, rouvrir la porte, sortir du bureau de l’avocat, en refermer la porte, retourner s’assoir à son bureau et finalement répondre à la question, qui d’ailleurs, une fois, en appelle une autre et une comparable attente, cette construction désespérante tant elle est laborieuse et lente épouse à merveille la sinuosité du chemin de croix du personnage principal.

Et pourtant il y a quelque chose de tenace, de têtu presque, dans ce personnage de femme en fuite. De cette ténacité admirable, la même qui aura été celle de Mohammad Rasoulof et de son équipe, qui seront parvenus à la réalisation de ce film, avec des moyens qu’on devine ne pas être pléthoriques, mais pauvreté n’est pas misère, si l’éclairage est parfois réduit — ce dont le chef-opérateur se joue très bien en plongeant ses personnages dans des ombres opaques et inquiétantes — les compositions du cadreur sont également des merveilles de simplicité élégante, en dépit de difficultés que l’on imagine insurmontables, le film, apparemment, est arrivé en Occident, et ses festivals autocélébrateurs, via une clef USB, ce qui paraît dérisoire, mais le signe remarquable d’une ténacité qui utilisera des fentes particulièrement étroites pour fuir et résister à une dictature épouvantable.

C’est à la fois démoralisant de voir la pieuvre de ce pouvoir disposer de tentacules si pénétrantes pour tyraniser son peuple, mais c’est aussi un sentiment d’admiration sans borne de constater l’opiniâtretré de ce qui s’y oppose, malgré tout. La résistance de Mohammad Rasoulof et de son équipe peut paraître dérisoire dans ce qu’elle parvient à garantir de la dictature. Après tout un film de fiction, c’est, pour nous les Occidentaux, auxquels il est adressé, peu de choses, chaque semaine nous apporte une douzaine de nouveaux films de fiction, et c’est à la fois un diamant brut et dense, que l’on ne peut, même à l’aide d’une forte et lourde presse, démolir et encore moins rayer. Un diamant c’est tout petit, cela tient sur une clef USB, mais c’est d’une inestimable valeur et d’un éclat incomparable.

(1) En fait Drive de Nicolas Winding Refn est un film tellement mauvais qu’il resiste à la chronique, j’ai essayé, mais on ne peut pas se battre avec un amibe. Quand je pense aux critiques louangeuses que j’ai pu lire à propos de ce produit dérivé de Taratino ! Déjà Tarantino c’est au-dessus de mes forces, alors, pnsez !, un suiveur pas bien malin ni très adroit…