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Western, à la sauce Coen

A propos de True Grit des frères Coen



Les frères Coen partagent avec Georges Perec une ambition commune, là où Perec souhaitait aborder tous les genres littéraires, on voit bien comment le parti pris du dernier film des frères Coen tire dans cette direction de l’exercice de style : parmi les différents archétypes du cinéma fictionnel, ils n’avaient pas encore trempé dans le genre américain par excellence, le Western. Forcément on est intrigué, on sait le talent de ces deux-là, leur admirable maîtrise de la narration cinématographique, leur façon hors-pair de se couler dans un récit, même écrit pas d’autres qu’eux-mêmes, et surtout d’en soigner les personnages.

Les frères Coen ont un côté shakespearien étonnant, ils empoignent des archétypes, une saga historique par exemple, et la narrent de telle sorte que ce sont tous les publics qui ont toutes les chances d’être conquis, et, pour chacun des spectateurs, la jouissance du spectacle que l’on reçoit au premier degré, dans le plaisir que l’on aura, toujours, à ce que l’on nous raconte une histoire et tant mieux, bien sûr, si c’est une bonne histoire, et puis, plus tard, on repense à cette histoire, à cette pièce de théâtre et un certain travail de sédimentation prolonge le plaisir de notre intelligence au delà de la sidération première, celle, objective, qui est la notre devant toute oeuvre de fiction cinématographique.

Un Western donc. Un Western qui respecte toutes les règles du genre. Mais un Western dans lequel les cinéastes s’interrogent à la fois sur la rigidité de ces règles, encore une fois tout en les respectant, mais aussi à propos de la raison de telles règles.

Un Western qui cependant s’attache beaucoup à donner une représentation réaliste des conditions de vie des ancêtres américains, le peu d’hygiène, l’âpreté remarquable de la vie, la misère, l’absence de justice ou sa parodie, le racisme, les Noirs sont domestiques, les Chinois des commerçants verreux et les Indiens des parias absolus, l’un est condamné à mort et même privé de la liberté accordée à ses compagnons de potence de s’adresser à la foule des spectateurs de cette exécution capitale, l’autre un fossoyeur sauvage qui se livre à un étonnant commerce des morts. Un western qui ne fait pas l’apologie du rêve américain. Pas de foyer chaleureux en rondins que jouxtent des enclos gardant captifs des mustangs racés, nul n’apparaît très riche, les femmes ne sont pas habillées et coiffées à l’anglaise et, généralement parlant, les passants récoltent effectivement de la poussière sur leurs habits quand ils arpentent les rues de terre battue. Hors des petite villes l’insécurité règne sans partage, c’est le far-west, et il ne vient à personne l’idée de s’y aventurer, à l’exception justement des marginaux, le plus souvent violents. Sont aptes à la survie, dans de telles conditions, les prédateurs entre eux.

Un Western qui serait l’envers d’une image d’Epinal. Un Western presque anti-américain — les quelques citations que l’on trouve dans True Grit pointent davantage dans la direction d’Unforgiven de Clint Eastwood ou de Dead man de Jim Jarmush, plutôt que the Man who shot Liberty Valance de John Ford.

Mais un Western qui respecte les canons de la narration, il s’agit de faire triompher le Bien sur le Mal. Et tant qu’à faire à l’issue d’un récit de vengeance. Le Mal a salopé la vie des gens de Bien, la fille de l’assassiné reprend les rènes de la vengeance et part en quête de l’assassin qu’elle veut voir pendu en ville. On peut difficilement faire plus stéréotypé, à ceci près que de donner à la vengeance les traits d’une jeune fille de quatorze ans relève déjà de la parodie.

Un Western dans lequel le bien triomphe du mal, ce dont il n’était jamais permis de douter, comme dans tous les Western et cela pour le plus grand confort du spectateur. Oui mais. La victoire des Bons est éclatante, elle est totale et à-l’arrache, mais le prix à payer pour cette victoire est impressionnant, la jeune Matty perd un bras et le Texas Ranger LaBoeuf, l’autre figure morale du film, y laisse un bout de sa langue et donc son élocution. C’est une dérogation à la règle, celle de la victoire des Bons sur les Mauvais, elle paraît peu de chose, mais elle est de taille. Parce qu’elle est symbolique. L’amputation du bras de Matty Ross est le remède de dernier recours suite à la morsure d’un serpent noir, morsure à la main droite au fond de la mine dans laquelle elle est tombée — et elle est tombée dans ce trou sombre, déséquilibrée par le recul du fusil avec lequel elle vient de tuer l’assassin de son père, c’est dans ce trou noir que la conduit son aspiration de vengeance. Au fond de cette mine enténébrée, elle est prise au piège d’une racine qui la retient à la cheville, dans la pénombre elle se trouve nez-à-nez avec un cadavre en décomposition avancée. En tentant d’attirer à elle ce cadavre qui tombe en poussière, mais à la ceinture duquel un poignard devrait pouvoir la tirer d’affaire, en tirant courageusement à elle ce cadavre, elle réveille le nid de serpents noirs qui logeaient dans les entrailles évidées de la dépouille, elle est attaquée par ces serpents et promise à une mort inéluctable, mais elle est sauvée, in extremis par la figure du vieux Marschall sur le retour — dans une adapation précédente du même livre de Charles Portis, par Henry Hathaway, le personnage de Rooster Cogburn était alors joué par John Wayne himself.

Et c’est encore le personnage de Rooster Cogburn qui sauve celui de Matty Ross, non seulement en la tirant de la mine mais en chevauchant à travers la nuit, puis en la portant à bout de bras jusqu’à une habitation amie. Il y a une certaine élégance des frères Coen dans ces deux scènes à faire semblant de croire qu’elles soient plausibles, mais ils laissent des indications qui contredisent cette plausibilité, le personnage de Rooster Cogburn n’a pas, possiblement, eu le temps de remonter de la prairie, où il vient de battre en duel quatre assaillants, à lui seul, jusqu’à la colline qui domine la scène du duel et de laquelle on accède au trou de la mine, et, comparablement, il n’est pas possible que d’une seule traite de cheval nocturne Rooster Cogburn traverse tous les paysages que la petite expédition a passé plusieurs jours à franchir. Leur façon de dire, sûrement, d’accord, on respecte les canons du genre, deus ex machina included, mais vous auriez tort d’y croire, comme vous avez eu tort de croire à tous les autres Westerns bâtis plus ou moins avec le même moule, un moule estampillé made in USA.

Car c’est cela, sans doute, le vrai sujet du film des frères Coen, s’interroger à propos de cette justice rétributive, oeil pour oeil dent pour dent, qui est, après tout, le fondement du Grand Ouest, et, par association celui de l’Amérique. Dans le cas de True grit la morale est préservée mais le tribut qu’elle a à payer pour cela est fort lourd. Les frères Coen poursuivent leur oeuvre shakespearienne, balayant le paysage américain, faisant oeuvre de culture américaine, la vraie, c’est infinement subtil, on pourrait facilement passer à côté, tout au charme de la narration virtuose et parfaitement rythmée, et c’est tout la force de ce cinéma sans ostentation.